«Des provinces fortes dans un pays fort»

Québec - Même si le gouvernement Charest entretenait des liens étroits avec les conservateurs d'Ernie Eves, Québec accueille avec enthousiasme la victoire du Parti libéral de l'Ontario, dirigé par Dalton McGuinty. Le Québec et l'Ontario s'entendent d'ailleurs pour poursuivre les efforts de rapprochement amorcés au cours des cinq derniers mois afin que les deux provinces redeviennent les complices d'autrefois.

Cependant, même si des formations libérales dirigent le Québec et l'Ontario, leurs visions idéologiques restent fort distinctes.

Les premiers ministres Jean Charest et Dalton McGuinty ont eu un bref entretien téléphonique hier au cours duquel ils ont confirmé leur volonté de collaborer étroitement. «Oui, nous sommes des amis», a lancé hier Dalton McGuinty lors de sa première conférence de presse à titre de premier ministre élu. «Nous savons très bien que nous devrions avoir des provinces fortes dans un pays fort. Et nous avons hâte de travailler ensemble, entre autres pour réduire les barrières économiques qui existent entre nos deux provinces.»

Lors d'une conférence de presse à New York, Jean Charest a quant à lui précisé qu'il était prêt à travailler avec Dalton McGuinty et que la dynamique entre le Québec et l'Ontario n'allait pas changer en dépit de la défaite des conservateurs.

MM. Charest et McGuinty se connaissent «bien» pour avoir eu l'occasion de se rencontrer à quelques reprises par le passé, précise-t-on dans l'entourage du premier ministre du Québec. Pour le moment, la première rencontre officielle entre les deux hommes inscrite à l'ordre du jour est celle qui se tiendra à Québec, le 24 octobre. Tous les premiers ministres provinciaux et territoriaux se réuniront pour assurer la création du Conseil de la fédération. Lors de la campagne électorale, Dalton McGuinty avait d'ailleurs indiqué qu'il était en faveur d'un tel conseil, qui a été proposé aux autres provinces en juillet dernier par Jean Charest. «On va souhaiter avoir l'appui de M. McGuinty au Conseil de la fédération, c'est certain», a affirmé hier au Devoir le ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, qui a rencontré

M. McGuinty «une ou deux fois».

«Le fait qu'il s'appelle "Parti libéral", ça ne veut pas dire que, maintenant, on va être en business. Il faut avouer qu'on était bien partis avec Ernie Eves, mais on accueille Dalton McGuinty avec plaisir. On a vraiment l'intention de tout faire pour que les deux provinces soient davantage solidaires et qu'il y ait un rapprochement. Les deux provinces ont déjà été des complices et, au cours des dernières années, on a moins senti cette complicité, sauf pour des enjeux particuliers [l'alliance Bouchard-Harris en santé]. Mais c'était ponctuel. Il faut ouvrir les voies de communication au niveau politique entre les deux provinces, faire en sorte qu'il y ait des échanges encore plus fréquents entre les premiers ministres et les ministres et que nous ayons des projets communs», a expliqué Benoît Pelletier. Selon lui, le dossier de la mobilité de la main-d'oeuvre, qui oppose le Québec et l'Ontario depuis des années, devra être réglé en priorité, ce qui est toutefois loin d'être fait.

Lors de la campagne électorale, Dalton McGuinty a dit souhaiter que l'Ontario prenne le leadership des provinces face à Ottawa. Jean Charest a mot pour mot promis la même chose. Conflits en vue? «On ne demande pas mieux que d'avoir un leadership contesté, a lancé Benoît Pelletier. Et je suis sérieux. On veut que les provinces se redressent et se renforcent. Et ça ne se fait pas tout seul. On veut avoir un fort positionnement des provinces envers Ottawa. Mais ça va plus loin, car on a la volonté que les provinces puissent avoir une influence sur l'orientation du Canada en tant que pays.»

Au cours des 100 dernières années, c'est seulement la deuxième fois que des libéraux règnent au même moment à Queen's Park, à Québec et à Ottawa. En 1935 et 1936, Mitchell Frederick Hepburn dirigeait l'Ontario, Louis-Alexandre Taschereau, puis Adélard Godbout, le Québec, et William Mackenzie King, le Canada. «Ça ne veut pas dire grand-chose, a laissé tomber Benoît Pelletier. Avoir le même nom de formation politique ne veut pas dire qu'on adhère au même programme et qu'on a les mêmes intentions. Mais M. McGuinty a une intention en matière d'affaires intergouvernementales qui répond à la façon dont le Québec voit le rôle des provinces à l'intérieur du Canada.»

Des visions opposées du rôle de l'État

La «révolution du bon sens» des conservateurs ontariens a pris fin jeudi soir. Avec 72 sièges sur 103, les libéraux ont remporté une majorité décisive mais aussi une victoire historique puisqu'ils ont gouverné la province pendant seulement cinq des 60 dernières années. La dernière victoire libérale remontait à celle de David Peterson, en 1985. Les pourcentages des voix obtenues illustrent aussi la force du raz-de-marée libéral. Le Parti libéral a obtenu 46,4 % des voix, comparativement à 34,6 % pour le PC et 14,9 % pour le NPD.

Les conservateurs doivent se contenter de 24 sièges. Ils ont vu leur cabinet être décimé avec au moins 11 ministres défaits, dont la ministre des Finances, Janet Ecker, et le puissant ministre de la Santé, Tony Clement. Le PC a même perdu l'ancien comté de Mike Harris. Les néo-démocrates n'ont fait élire que sept députés, un nombre insuffisant pour conserver le statut de parti officiel à la législature. Les néo-démocrates ont aussi payé le prix de la vague libérale en perdant, par exemple, le château fort de Sault Sainte Marie.

Le premier ministre Jean Chrétien s'est réjoui hier de la victoire libérale et a souligné que son parti avait sûrement bien plus hâte aux prochaines élections que le Bloc québécois. Aux Communes, le ministre fédéral David Collenette a même lancé hier qu'il s'agit de «la fin de huit années de noirceur».

Le programme du Parti libéral de l'Ontario et celui du Québec sont diamétralement opposés. Après huit années de bouleversements, Dalton McGuinty entend renforcer les services publics et faire une croix sur la baisse des impôts compte tenu du contexte financier difficile. À l'inverse, Jean Charest amorce une réingénierie qui vise à réduire le rôle de l'État et à diminuer les impôts d'un milliard de dollars dès l'an prochain, ce qui n'est pas sans rappeler la «révolution du bon sens» de Mike Harris.

«[Avoir deux programmes différents], ce n'est pas un obstacle, a lancé Benoît Pelletier. C'est normal que chaque gouvernement ait son propre programme et ait ses propres préoccupations et orientations. On ne peut pas s'attendre à ce qu'il y ait une coïncidence parfaite entre les deux provinces car elles ont des différences majeures, surtout par rapport à notre spécificité identitaire.»

Le Parti québécois estime que l'élection du Parti libéral en Ontario tombe plutôt bien: le gouvernement Charest devrait même prendre exemple sur lui. «M. Charest devrait s'inspirer des résultats des élections en Ontario pour repenser son programme de droite, entre autres en ce qui concerne la baisse d'impôt et l'interventionnisme de l'État. Avec l'élection du Parti libéral en Ontario, on fait une démonstration qu'axer la solution aux problèmes des finances publiques sur des baisses d'impôt, ce n'est pas responsable. Le chef du Parti libéral [de l'Ontario] a dit vouloir améliorer les services publics. Je pense qu'on devrait avoir la même approche au Québec», a affirmé hier au Devoir le député péquiste François Legault.

Pour Alain-G. Gagnon, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l'UQAM, les libéraux règnent peut-être en Ontario et au Québec, mais les deux gouvernements se dirigent dans des voies diamétralement opposées. «Alors que le Parti libéral de l'Ontario préconise un interventionnisme plus important de l'État après huit années de déréglementation avec la "révolution du bon sens" des conservateurs, le PLQ, lui, avec la "réingénierie", semble reproduire davantage le modèle lancé par Mike Harris et repris ensuite par Ernie Eves», a-t-il affirmé en entrevue au Devoir.

Selon lui, les rapprochements idéologiques entre le PLQ et les conservateurs ontariens sont plus évidents qu'avec le Parti libéral de l'Ontario. Comme il a été chef du Parti conservateur à Ottawa, Jean Charest a d'ailleurs développé des liens plus étroits avec les torys et beaucoup moins avec les whigs. Le Parti conservateur ontarien avait appuyé sans réserve sa campagne en 1997.

Selon Alain-G. Gagnon, la vision de Jean Charest a été rejetée par les autres provinces canadiennes lors d'élections récentes. «Cette image de non-intervention de l'État est rejetée par l'électorat à cause de ses incidences majeures. Alors que le Québec souhaite que l'État se retire, l'Ontario, qui a fait ça sous les conservateurs, décide de repenser et de consolider les fonctions de l'État. Peut-être que le modèle québécois va transiter vers l'Ontario», estime M. Gagnon.

Avec la collaboration de Manon Cornellier