Ryan invite Québec à la prudence

Claude Ryan
Photo: Claude Ryan

Claude Ryan rappelle au gouvernement de Jean Charest sa responsabilité en matière de justice sociale alors que la vaste opération de «réingénierie» de l'État en cours sème des interrogations sur la vision qui la balise.

L'ancien chef du Parti libéral du Québec estime que le gouvernement doit faire preuve de prudence dans ce dossier. «Il vaut mieux prévenir et s'assurer que la réingénierie se fasse en tenant compte de la définition large de la mission gouvernementale. Deuxièmement, on doit rappeler la responsabilité du gouvernement en matière de justice sociale, en matière de juste répartition des chances d'épanouissement envers toutes les classes de la société», a confié Claude Ryan hier au Devoir.

M. Ryan, qui a signé le livre Les valeurs libérales et le Québec moderne auquel Jean Charest s'est référé tout au long de la campagne électorale, rappelle d'ailleurs que «les quatre axes d'action que se donne le gouvernement (sécurité, santé, prospérité et éducation) doivent être définis de manière libérale». Déjà, dans son livre, M. Ryan écrivait qu'«il ne suffit pas de se réclamer de l'esprit libéral. La personne qui oeuvre dans la politique doit chercher à déployer cet esprit au service de valeurs capables de faire avancer les libertés individuelles et le bien général de la société».

M. Ryan soulignait également l'importance pour l'État de définir les valeurs de la collectivité en tout respect de la société civile. «Au lieu de vouloir imposer à tout prix ses propres conceptions, l'État doit plutôt chercher des aménagements institutionnels qui, dans le respect de l'ordre public et des bonnes moeurs, tiennent compte de l'évolution continue des opinions et des modes de comportement», peut-on lire.

Or, dans un document de travail du Conseil du trésor que révélait Le Devoir plus tôt cette semaine, l'absence de consensus social est soulignée comme l'un des obstacles pressentis à la réingénierie de l'État. On y note également la «difficulté d'adéquation de la redéfinition du rôle de l'État avec les valeurs fondamentales de la société québécoise».

En 1998, Claude Ryan avait dirigé un groupe de travail au sein du Parti libéral qui s'était penché sur le phénomène de la pauvreté. Si Jean Charest, qui venait alors tout juste de quitter le Parti conservateur du Canada pour faire le saut sur la scène québécoise, avait donné l'assurance que «l'esprit du rapport» se retrouverait dans le programme électoral du PLQ, il l'a rapidement mis sur les tablettes. Mike Harris et sa «révolution du bon sens» ont davantage inspiré le nouveau chef libéral.

Cinq ans plus tard, M. Ryan a été appelé à participer à l'élaboration de la campagne libérale en présentant l'apport du PLQ dans l'édification du Québec. L'aile progressiste du PLQ s'inquiète d'ailleurs que le petit livre ne s'empoussière un peu trop rapidement et qu'il ne serve pas de toile de fond à la réingénierie.

«Je n'entends pas faire de ce livre un catéchisme. Mais lorsque cela a été présenté, tout le monde s'est dit d'accord. J'espère que c'est toujours vrai», a affirmé M. Ryan.

Celui-ci présidait hier le Forum québécois du loisir sur le thème de l'emploi dans cette industrie. Il y a rappelé l'importance de veiller, dans le contexte de la restructuration gouvernementale, à ce que les critère d'évaluation des programmes «ne soient pas exclusivement inspirés d'une vision étroitement économique». Selon M. Ryan, les loisirs et l'action communautaire font partie des missions essentielles d'un État préoccupé de l'éducation et de la santé des citoyens. «Si on allait couper ça, cela entraînerait un gros débalancement social, a-t-il fait valoir. Je ne pense pas que ce soit l'intention du gouvernement. Mais il n'est pas mauvais de le lui dire à ce stade-ci, tandis qu'aucun mal n'est fait.»

Or tous les programmes, activités et services des ministères sont remis en question. De plus, les diverses informations qui ont jusqu'à maintenant filtré du Conseil du trésor démontrent que le gouvernement souhaite que la réingénierie engendre des économies dès le prochain exercice budgétaire. Mais Claude Ryan se défend bien d'être inquiet. «J'attends les événements. Je réserve mon jugement, mais je garde mon entière liberté de jugement», a-t-il prévenu.

Le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Henri Massé, se montre quant à lui plus tranchant. Il estime que le gouvernement Charest a déjà commencé à s'écarter des valeurs libérales.

«Jean Charest n'a pas beaucoup de compassion. Il est mal conseillé. Les libéraux, sous Robert Bourassa, étaient au centre-droite. [...] À l'heure actuelle, avec la gang à Charest, il y a une grosse démarcation. Quand on entend le discours, c'est comme si on rejetait tout du Québec du revers de la main. On veut tout changer. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien à changer. Mais il faut prendre le temps de faire des débats de société», a soutenu Henri Massé hier.

M. Massé s'étonne d'autant plus du manque de sensibilité de M. Charest que celui-ci a fait la tournée du Québec avec son équipe et constaté de sérieux problèmes dans différentes régions et divers secteurs, notamment en santé. Malgré cette analyse, la FTQ refuse d'adopter un discours de menaces. Le leader syndical adoptera une approche de discussions. «On va tenter de les convaincre», a-t-il dit, se référant notamment à la volonté gouvernementale de modifier l'article 45 du Code du travail.