Wilfrid Lemoine s'éteint à 76 ans - Mort d'un pionnier du journalisme québécois

Wilfrid Lemoine
Photo: Wilfrid Lemoine

L'homme qui a amené Salvador Dalí, Simone Signoret et George Simenon dans le foyer de millions de Canadiens est mort à l'âge de 76 ans. L'animateur, journaliste et écrivain Wilfrid Lemoine s'est tu dans la nuit de samedi à dimanche, au Centre hospitalier de Granby.

Wilfrid Lemoine est considéré comme le précurseur, sinon l'inventeur, de l'interview à la télévision canadienne, dont le maître mot consiste à s'effacer au profit de son invité, tout en lui manifestant la plus grande curiosité. Il se gardait bien d'adopter un ton agressif, en se disant qu'il fallait aider la personne à être ce qu'elle est.

Écrivain d'abord (Le Funambule, Passage à l'ombre), M. Lemoine est entré au Service de l'information de la télévision de Radio-Canada en 1955, où il a contribué à l'invention d'un nouveau langage, celui de l'information télé, jusqu'en 1975.

«Je suis arrivé à la télé en 1955. Et je le dis très modestement, les réalisateurs, les cameramen, les journalistes, tout le monde a inventé la télévision. Dans les années 50, nous inventions tout. Nous partions de zéro. C'était fascinant», racontera M. Lemoine dans une entrevue accordée au Devoir, en 1994.

Le mot pionnier n'est pas trop fort. Par son style et sa profondeur, Wilfrid Lemoine a servi d'inspiration à plusieurs journalistes de la télévision, en laissant son empreinte sur des émissions comme Impact, Carrefour, Aujourd'hui, Format 30 et Actualité 24. Il fut tellement connu pour ses entrevues avec des personnalités qu'à une certaine époque, il n'osait plus sortir de chez lui .

Lorsque l'animatrice Anne-Marie Dussault replonge dans ses premiers souvenirs d'enfance, lorsqu'elle revit sa première expérience télé, le ton calme et rassuré de Wilfrid Lemoine refait surface. «Sur le plan personnel, il fait partie des gens qui ont influencé mes choix de carrière», affirme l'animatrice de Points chauds et figure de proue de Télé-Québec.

Curiosité, modération, finesse, convivialité et subtilité ont fait la renommée de M. Lemoine. «Il était dénué de tout stress, toute pression. Il ne sentait pas qu'il était nécessaire de faire vite et sensationnel», dit Mme Dussault, qui est aussi présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

Sans artifices ni surenchère de prouesses techniques, Wilfrid Lemoine pénétrait dans des milliers de foyers. «Ça entrait dans nos vies chaque jour, très simplement», dit Anne-Marie Dussault.

Surréaliste avec Dalí

De toutes les personnalités qu'il a interviewées pour la télé, Wilfrid Lemoine chérissait cet entretien avec Dalí, dans un hôtel de New York, en 1957. Le peintre surréaliste «était devenu son oeuvre». «Il y avait une grande part de jeu dans Dalí, et également une grande honnêteté. De sorte que je devenais surréaliste. Ce n'était pas une entrevue, c'était une rencontre», se souviendra M. Lemoine, toujours dans la même entrevue accordée au Devoir.

Wilfrid Lemoine a également réalisé une entrevue avec Simone Signoret, rencontrée à Montréal dans un bar voisin du défunt hôtel Windsor. L'actrice revenait, effondrée, d'un voyage aux États-Unis. Elle avait dû arracher son Yves (Montand) des griffes de Marilyn (Monroe).

En tête-à-tête avec Simone de Beauvoir, en 1959, il réalise une entrevue si audacieuse qu'elle ne sera pas diffusée à l'époque. Il faudra attendre la mort de l'écrivaine, en 1986, pour que Radio-Canada rende enfin publique cette pièce d'anthologie.

Après la télé, Wilfrid Lemoine passe dix ans au secteur culturel de la radio FM, toujours à Radio-Canada, de 1976 à 1985. Il redevient simple spectateur, avec la désagréable impression de travailler plus que jamais lorsqu'il écoute des entrevues incomplètes, dans lesquelles les bonnes questions ne sont pas posées. Avec le recul, il en arrive à la triste conclusion qu'il est dans la nature de la télé d'être superficielle.

Wilfrid Lemoine a manifesté dans la critique littéraire, la deuxième passion de sa carrière, la même qualité d'effacement qu'à la télévision, souligne l'ex-responsable des pages littéraires au Devoir, Jean Royer. «Il m'a montré les chemins de l'entretien littéraire, le respect de l'intention de l'écrivain», dit M. Royer. C'est à Lemoine que revient le brio d'avoir défini le critique littéraire comme «un parasite essentiel», une expression si lucide qu'elle a survécu jusqu'à ce jour dans le petit monde de l'information. «C'était un critique littéraire très humble», dit M. Royer, qui se considère comme un admirateur de Lemoine.

Après dix ans à la radio, Wilfrid Lemoine a pris sa retraite, en 1986, pour mieux vivre dans les Cantons-de-l'Est de son enfance. Il s'est consacré à l'écriture, ne revenant jamais au journalisme.