M. Lévesque n’a pu éviter le corps inerte

La police de la Communauté urbaine de Montréal n’a retenu aucune accusation contre le premier ministre René Lévesque par suite de l’accident qui lui est advenu dans la nuit de samedi à dimanche, alors que la voiture qu’il conduisait a heurté un homme gisant sur la chaussée à l’angle des chemins McDougall et Côte-des-Neiges.


Étant donné la mort de l’infortunée victime, M. Edgar Trottier, 62 ans, d’adresse inconnue, le coroner Maurice Laniel a fait savoir qu’il traiterait cette affaire selon les procédures ordinaires et qu’il déciderait à la lumière des rapports de police s’il y a lieu d’instituer une enquête.


M. Lévesque avait passé la soirée et une partie de la nuit en compagnie d’une vingtaine de personnes à la résidence de M. Yves Michaud, où se trouvait notamment son conseiller, M. Jean-Roch Boivin.


M. Michaud a précisé au Devoir que le premier ministre a surtout bu du café ; les policiers mandés sur les lieux ont du reste déclaré qu’à aucun moment il n’avait été question de soumettre M. Lévesque au test de l’ivressomètre.


Le premier ministre était accompagné de sa secrétaire, Mlle Corinne Côté, et il conduisait l’auto de cette dernière, une Ford 1973 de couleur brune. À l’endroit de l’accident, c’est-à-dire dans le chemin Côte-des-Neiges, à une centaine de pieds de l’avenue Cedar, M. Lévesque, qui habite un appartement dans l’avenue des Pins, près de l’Hôpital général de Montréal, se trouvait tout près de chez lui. Il a regagné son domicile après avoir signé sa déposition au poste 10 de la police, angle Maisonneuve et Saint-Mathieu, en même temps que le seul témoin de l’accident, un certain George Wilson.


Ce dernier a déclaré à la police qu’il avait arrêté son auto sur le bord de la chaussée vers 4h15, après avoir aperçu le corps d’un homme étendu sur la chaussée glissante. M. Wilson a raconté qu’il s’était posté alors au milieu de la rue pour arrêter les voitures, dans le but de porter secours à l’inconnu, dont on ignore du reste s’il était déjà décédé.


Comment cette malheureuse victime se trouvait-elle ainsi sur la chaussée où M. Wilson l’a trouvée ? On ne peut, pour l’instant, que conjecturer : ou bien cet homme avait été renversé quelques instants plus tôt par un autre véhicule dont le chauffeur aurait pris la fuite, ou bien, en proie à un malaise, il se serait effondré là en voulant traverser la rue. On ne le sait pas. On ne pouvait pas non plus établir hier soir si cet homme vivait encore lorsque M. Wilson a fait la dramatique découverte.


M. Lévesque a expliqué que, en apercevant un homme gesticulant au milieu de la chaussée, il avait bifurqué sur la gauche et n’avait pu par la suite éviter l’homme dont le cadavre a été traîné sur une distance de 145 pieds par la voiture du premier ministre. La police a fait savoir que cette distance était normale, étant donné l’état de la chaussée, et qu’elle démontrait que M. Lévesque roulait à environ 25 milles à l’heure.


L’accident a semé néanmoins une certaine consternation dans l’entourage du premier ministre, d’autant plus que M. Lévesque avait fortement conseillé à ses ministres de ne pas utiliser leur voiture


Sa directive avait été moins stricte que celle des premiers ministres qui l’ont précédé, car il avait invité aussi ses ministres à ne pas abuser des voitures du gouvernement.


M. Lévesque est peut-être le premier chef du gouvernement québécois à conduire une voiture privée, car il faut remonter à l’époque de M. Maurice Duplessis pour tenter vainement de trouver un précédent. M. Daniel Johnson, en 1966, avait été le premier à donner des directives strictes à ce sujet, directives qui avaient été suivies par MM. Bertrand et Bourassa.


Les proches du premier ministre ont confié que M. Lévesque répugnait particulièrement à faire attendre ses chauffeurs et gardes du corps et les renvoyait systématiquement lorsqu’il prévoyait rester longtemps au même endroit. Il utilisait souvent sa voiture personnelle ou celle de Mlle Côté durant les fins de semaine, mais son entourage jugeait la chose imprudente.


Hier, M. Jean Cournoyer, ex-ministre du Travail et de l’Énergie dans le cabinet de M. Bourassa, a déclaré qu’il avait toujours été incapable de conduire sa voiture lorsqu’il était ministre, révélant qu’il était tellement absorbé par ses préoccupations qu’il brûlait les feux rouges et oubliait les arrêts réglementaires.


Depuis Jean Lesage, les premiers ministres du Québec ont toujours estimé qu’un ministre s’exposait à des accidents de la circulation qui pouvaient créer des situations fâcheuses pour eux-mêmes et pour le gouvernement.


M. Pierre Elliott Trudeau a été un des seuls à échapper à cette règle : il roulait parfois dans sa voiture sport, au grand désespoir des chargés de la sécurité, mais, depuis la Crise d’octobre 1970, il semble qu’il ait mis fin à ses ballades personnelles.


M. Cournoyer a dit qu’il compatissait avec M. Lévesque. « Je n’aime pas, a-t-il dit, que mon premier ministre soit mal pris de la sorte. »


Le chemin McDougall est le prolongement à sens unique du chemin de la Côte-des-Neiges vers le sud, entre The Boulevard et le nord de l’avenue Cedar. Il s’agit de l’ancien passage des tramways transformé en rue, qui débouche sur Côte-des-Neiges, juste avant le feu de l’intersection Cedar. C’est à l’endroit où la jonction de McDougall et Côte-des-Neiges se fait que M. Lévesque a aperçu M. Wilson au milieu de la voie publique qui s’agitait. La police poursuit son enquête sur les circonstances de cet accident.


Entre-temps, certains proches du premier ministre ont formulé hier l’hypothèse que M. Lévesque ait cru un instant être l’objet d’un guet-apens. On a appris à Québec que des menaces de mort ont été dirigées contre le premier ministre récemment et on aurait conseillé à M. Lévesque d’être très prudent. Un ministre du cabinet de M. Lévesque a fait valoir que ce dernier, en voyant quelqu’un lui faire signe d’arrêter, a pu croire qu’on lui tendait un piège, d’où sa bifurcation vers la gauche.


Mais M. Lévesque n’aurait pas fait de déclaration en ce sens, ni à la police, ni à ses proches.


M. Yves Michaud a déclaré qu’il avait été prévenu de l’accident par Mlle Côté et qu’il était accouru auprès de M. Lévesque, qui, selon lui, paraissait calme, quoiqu’ébranlé, par cette affaire.


Hier, cet accident a retenu l’attention à la radio et dans les dépêches et on s’attend à beaucoup d’autres détails et commentaires, bien qu’on ne puisse mesurer les conséquences politiques de cette affaire et que M. Lévesque ait donné à entendre, hier, qu’il voulait être traité exactement comme tout autre citoyen impliqué dans un accident de la circulation.