La balle vient d’être renvoyée dans le camp fédéraliste (Lévesque)

« Il est clair, admettons-le, que la balle vient d’être renvoyée dans le camp fédéraliste. Le peuple québécois vient nettement de lui donner une autre chance. »


C’est par ces quelques mots que le premier ministre René Lévesque a accepté hier soir la défaite du Regroupement national pour le Oui, devant quelque 6000 partisans, malgré tout enthousiastes, réunis au Centre Paul-Sauvé.


Le premier ministre a tardé à se présenter devant ses partisans et c’est à 21h35 qu’il est monté sur la scène pour commenter les résultats, qui étaient connus depuis déjà longtemps.


Accueilli par une ovation de dix minutes, il a lancé à ses partisans : « Mes chers amis, si j’ai bien compris, vous êtes en train de dire : “ À la prochaine fois… ”», ce qui souleva à nouveau les applaudissements.


Pour le chef du Oui, qui a mené une dure et épuisante campagne de 35 jours, la défaite était difficile à avaler, même si, le premier, il se devait de donner l’exemple.


« C’est dur, ça fait plus mal, mal plus profondément que n’importe quelle défaite électorale », a-t-il dit, la voix brisée par l’émotion. « Et je sais de quoi je parle », a-t-il ajouté.


Essentiellement, le premier ministre avait deux messages à livrer. Un premier aux fédéralistes, qu’il a mis devant leurs responsabilités de la victoire. Un deuxième aux partisans du Oui, à qui il a demandé de garder espoir.


Après avoir reconnu la défaite du Oui aux mains des fédéralistes, M. Lévesque a signalé que ceux-ci doivent attraper la balle qui vient d’échoir dans leur camp.


« Il appartiendra aux fédéralistes mais d’abord à M. Trudeau lui-même, dans les semaines et les mois qui viennent, de mettre un contenu dans les promesses qui se sont multipliées depuis 35 jours », a déclaré le premier ministre. Il a rappelé que « tous ont proclamé que, si le Non l’emportait, le statu quo était mort et enterré et que les Québécois n’auraient pas à s’en repentir ».


Il a mis en garde les vainqueurs « contre toute tentation de prétendre nous manger la laine sur le dos et de prétendre nous imposer quelque sorte de changement que ce soit qui ne soit pas conforme le plus possible à ce que le Québec revendique depuis 40 ans ».


Le premier ministre a promis que son gouvernement, au moins jusqu’aux prochaines élections, va tâcher d’être vigilant comme jamais et « que tout changement ne doit pas prétendre empiéter d’aucune façon sur la marge d’autonomie que le Québec, de peine et de misère, est venu à s’assurer ». En attendant de voir ce que feront les fédéralistes, il a demandé à ses partisans d’accepter la défaite, cela même si la victoire du Non est peu reluisante tant au plan du contenu que des méthodes, en particulier cette campagne du gouvernement fédéral par laquelle on a piétiné les règles du jeu que s’étaient données les Québécois.


« Acceptons le résultat puisqu’il le faut, mais ne lâchons pas et ne perdons jamais de vue cet objectif aussi légitime, aussi universellement reconnu entre les peuples et les nations que l’égalité politique »,


« Ce 20 mai 80 restera peut-être comme un des derniers sursauts du vieux Québec qu’il faut respecter, a-t-il dit encore. On est une famille encore très évidemment divisée à ce point de vue-là, mais j’ai confiance qu’un jour il y a un rendez-vous normal avec l’histoire que le Québec tiendra ! »


Ce rendez-vous, le premier ministre a confiance « qu’on sera là ensemble pour y assister ». Il a ajouté cependant que, « ce soir, je serais bien mal pris pour dire quand et comment ».


M. Lévesque était monté seul sur la scène, puis il a été suivi de son épouse, Mme Corinne Côté, et de Mme Lise Payette, ministre d’État à la Condition féminine. Très simplement, il a terminé son discours en demandant à tous de chanter, puisque demain vainqueurs et vaincus auront à vivre ensemble encore, la chanson Gens du pays, de Vigneault.


La victoire du Non avait surpris presque tout le monde au Centre Paul-Sauvé, et plusieurs, comme M. Lévesque l’a souligné, avaient continué à espérer. Comme l’a signalé le président de l’exécutif du Parti québécois, M. Philippe Bernard, le Oui s’attendait à au moins 45 % des voix.


Durant les derniers jours, les organisateurs manifestaient même un certain optimisme, parlant même d’une victoire possible sur la foi de sondages internes et du pointage effectué dans les comtés. Hier, ces mêmes organisateurs, du moins ceux qui voulaient commenter le résultat, soulignaient que le fort taux de « discrets » laissait une marge d’erreur. Alors qu’on avait réparti ces « discrets » dans une proportion de deux contre un pour le Non, pour se prémunir contre toute surprise, il est apparu à l’usage que c’est à dix contre un que ces « discrets » ont voté pour le Non.


On ignorait hier soir si le premier ministre allait livrer aujourd’hui son analyse de la défaite. Il n’était toujours pas question d’une conférence de presse. Soulignons que l’exécutif du Parti québécois se réunit vendredi à Québec pour un premier post-mortem.