René Lévesque démissionne

René Lévesque
Photo: Alain Renaud Le Devoir René Lévesque

Le premier ministre du Québec a démissionné hier, en fin de soirée, de son poste de président du Parti québécois, déclenchant ainsi une course à la succession dont l’issue ne sera connue qu’au début de l’automne.

Entre-temps, M. René Lévesque reste premier ministre jusqu’à la prestation de serment de son successeur, qui, selon les statuts du PQ, deviendra chef de l’aile parlementaire et donc premier ministre.

M. Lévesque a ainsi mis fin à un suspense qui durait depuis des semaines, sinon des mois. Mais il a quand même pris tout le monde par surprise en attendant l’ajournement des travaux de l’Assemblée nationale et la fin d’une longue journée pour faire part de sa décision, par voie de simple communiqué, dans une lettre envoyée à la vice-présidente et porte-parole du Parti québécois, Mme Nadia Assimopoulos.

Pas de conférence de presse, pas de rencontre avec son conseil des ministres ou avec le caucus ministériel. M. Lévesque a attendu le début du démembrement estival pour annoncer une décision particulièrement difficile et douloureuse pour lui. Il n’a toutefois pu éviter que l’Assemblée nationale, à l’instigation du vice-premier ministre, M. Marc-André Bédard, lui rende hommage, hier matin, pour souligner ses 25 ans de carrière politique, dont près de neuf à titre de premier ministre.

Il annonce sa décision à un moment fort propice pour le parti qu’il a fondé il y a 17 ans, son exécutif étant en réunion aujourd’hui pour préparer les délibérations du Conseil national, demain, à Québec.

On s’attendait à ce que des délégués soulèvent la question du leadership de M. Lévesque, si ce dernier ne le faisait pas lui-même. Il a coupé court à toute velléité de contestation.

Adressée « Chère Nadia », la courte lettre de M. Lévesque se lit comme suit.

« Vous n’étiez pas sans vous douter, comme bien d’autres, que tôt ou tard je quitterais la présidence du parti. Ayant tout pesé de mon mieux, je vous remets la présente qui constitue ma démission prenant effet ce jour même. Il vous incombera donc, sauf erreur, de mettre en marche le processus de remplacement qui est prévu dans les statuts. »

« Je vous saurais gré de transmettre pour moi au Conseil national ce simple message : merci du fond du coeur, merci à vous comme à tous ceux et celles qui se reconnaîtront et qui n’ont cessé depuis tant d’années de payer de leur personne et de leur portefeuille pour bâtir, enraciner, maintenir ce projet si sain et démocratique que nous avons dessiné ensemble pour notre peuple. »

Succession

En clair, cela signifie que le processus de succession est dès maintenant engagé et que M. Lévesque ne sera fort probablement même pas là, demain, pour prendre part aux délibérations concernant le choix du prochain président péquiste au suffrage universel des membres. Il s’écoulera au moins de 90 à 100 jours avant que ce choix ne soit complété.

L’exécutif du PQ se réunit dès ce matin pour prendre les premières décisions, notamment pour assurer l’intérim à la présidence du parti. C’est probablement Mme Assimopoulos qui l'assumera.

Il semble que les résultats les plus récents et l’ampleur de la contestation qui s’annonçait pour demain ont finalement convaincu M. Lévesque qu’il devait céder sa place.

Le Conseil national, instance suprême du PQ entre les congrès, est formé d’environ 150 personnes, soit les membres de l’exécutif, les présidents des régions et des comtés et trois députés. Ce sont eux qui prennent les décisions et qui auraient dû, notamment, disposer de la ou des propositions d’urgence sur le leadership de M. Lévesque. Mais, en plus de ce groupe restreint, près de 200 autres personnes sont aussi déléguées, avec droit de vote seulement, soit un délégué par région, un par comté et les députés.

Toute la journée, aujourd’hui, l’exécutif national est en réunion pour préparer les délibérations cruciales de demain. Les présidents régionaux se joindront ce soir à l’exécutif, dont M. Lévesque était membre, à titre de président du parti, et dont la porte-parole est Mme Nadia Assimopoulos, vice-présidente du PQ.

Il y a deux semaines, la vice-présidente avait fait part de la résolution suivante, adoptée à l’unanimité : « Le Conseil exécutif national croit qu’il appartient au président du parti, M. René Lévesque lui-même, de prendre les décisions concernant son avenir politique. À cet égard, le Conseil exécutif national souhaite que tous les membres et toutes les instances du parti respectent le cheminement et la réflexion de leur président. » En d’autres termes, cessons de pousser dans le dos du chef, par médias interposés, disait l’exécutif aux péquistes. Tout en admettant que la situation du parti est « sérieuse et préoccupante », qu’il y a de l’inquiétude et de la grogne dans l’air, Mme Assimopoulos avait indiqué qu’aucun délai n’était fixé à M. Lévesque.

Mardi soir, à sa réunion hebdomadaire, le caucus ministériel a discuté brièvement de leadership, en l’absence du principal intéressé, et avait convenu à l’unanimité de faire sien le mot d’ordre de l’exécutif. Depuis lors, ministres, députés et dirigeants péquistes s’employaient à convaincre les délégués qu’on devait cesser de faire pression sur le chef et de donner publiquement l’affligeant spectacle, devant des médias aux aguets, de dissensions internes. Même ceux qui voulaient que M. Lévesque parte se faisaient discrets et gentils, pour ne pas le braquer inutilement, s’il avait pris la décision de partir, mais au moment et selon la manière choisis par lui-même, sans tambour ni trompette.

Au-delà de ce discours officiel, toutefois, le consensus de l’exécutif, tel que soumis à M. Lévesque, était beaucoup plus direct et plus précis. On souhaitait vivement que le président se branche sans autre délai et qu’il prenne la bonne décision. En filigrane, cette décision, c’était celle de céder sa place rapidement : la démobilisation a atteint un point extrême, le parti ne va nulle part et, sans que ce soit sa faute, on espérait que M. Lévesque fasse place au changement et à l’avenir, pour éviter le désastre électoral.

À vrai dire, en dépit de ces prières ou de ces objurgations, hormis le principal intéressé, nul ne savait la décision de M. Lévesque. Ombrageux, il se moquait des nombreux psychanalystes improvisés. Comme pour mieux brouiller les pistes, il s’employait d’ailleurs à multiplier les indices, contradictoires à souhait. Un jour, il annonce qu’il participera à la conférence des gouverneurs américains, en août ; le lendemain, il fait savoir qu’il prendra rendez-vous avec M. Brian Peckford au cours de l’été, pour discuter du contentieux des chutes Churchill ; hier, on apprenait qu’il aurait, au milieu de la semaine prochaine, un tête-à-tête avec M. Brian Mulroney, pour discuter de façon préliminaire du Projet d’accord constitutionnel du Québec. Autant d’indices que M. Lévesque restait à la barre, au moins pour quelques mois encore. Ce n’est pas le rythme d’un démissionnaire.

De plus, hier, en remerciant l’Assemblée nationale, qui lui rendait hommage pour ses 25 ans de carrière politique, M. Lévesque a eu cette conclusion déroutante : « Ceux que vous enterrez si généreusement sous vos fleurs se portent quand même assez bien. Je remercie le chef de l’opposition de son exemple d’Adenauer. Il a commencé vers 66 ou 67 ans, n’est-ce pas ? C’est un pensez-y bien. » Il avait employé la même formule populaire, au début du mois, pour commenter brièvement les résultats désastreux des élections partielles. Certains en avaient conclu qu’il s’apprêtait à tirer sa révérence, d’autant qu’il se considérait comme le bouc émissaire des multiples crises qui ont secoué le gouvernement et le PQ depuis quatre ans.

Mais, en raison des longs délais prévus pour un congrès au leadership - entre trois et quatre mois - et de l’imminence des élections générales subséquentes, plusieurs péquistes opinaient que le suspense avait assez duré et que M. Lévesque devait tirer les choses au clair dès maintenant. Mais tous savaient aussi que leur chef ne se laisserait pas bousculer, bien au contraire, et grâce aux téméraires qui oseraient se placer dans son chemin, si cahoteux et si imprévisible soit-il. Il demeurait le seul maître à bord, comme il l’a prouvé en effectuant un léger remaniement ministériel, lundi dernier, ainsi que dans ses quelques passes d’armes avec M. Robert Bourassa, dont la présence en face de lui l’a revigoré.

Hier, le chef libéral, qui se tient bien informé, estimait que son vis-à-vis profiterait de la pause estivale et de ses vacances pour mettre sa décision au point. L’ancien ministre Claude Charron, qui est resté près de M. Lévesque, pensait aussi qu’il se donnerait l’été pour examiner la possibilité que le PQ survive avec 30 députés et un autre chef ou que, sous sa direction, il disparaisse de la carte électorale. Les sondages internes sont en effet désastreux. Avec une cote autour de 20 %, le PQ est au plus mal depuis 1970, ce qui laisse entrevoir qu’à peine une poignée de péquistes survivraient au raz-de-marée libéral.

Mais la brume était compacte sur les intentions de M. Lévesque. Mais il y avait fort à parier que, s’il décidait de partir, il frapperait le grand coup, en douce, hors des caméras braquées sur ses moindres gestes. Une fois de plus, il dérouterait ses collègues des médias. Et même alors, comme M. Trudeau l’an dernier, il restera premier ministre tant que son successeur n’aura pas prêté serment, trois ou quatre mois plus tard.