René Lévesque : « Tôt ou tard, un parti »

Le Mouvement souveraineté-association, première étape vers la création possible d’un nouveau parti politique québécois, peut-être même au printemps, a été fondé hier au terme d’une réunion de deux jours, à laquelle participaient quelque 400 personnes sympathiques à l’option constitutionnelle proposée il y a quelques semaines par le député de Laurier, René Lévesque : un Québec souverain dans une union économique, librement consentie, d’égal à égal, avec le Canada.


Du matin jusqu’au soir, presque interminablement, René Lévesque et les membres d’un comité directeur provisoire ont répondu aux mille questions que suscite une option aussi radicale. Au terme du colloque, l’assemblée était acquise aux énoncés de base, mais elle a choisi, pour les quelques mois qui viennent, de constituer une association pure et simple, bien que plusieurs personnes aient réclamé la formation immédiate d’un parti politique.


Cette décision est inspirée par la nécessité de rejoindre la population par le recrutement, l’information, la diffusion de la « thèse de M. Lévesque », tout en évitant des cloisonnements qui, pour l’heure, auraient quelque chose de parfaitement artificiel et équivaudraient à exclure au départ de la formation ceux qui, dans d’autres cadres, comme le RN ou le RIN, oeuvrent depuis plusieurs années à l’indépendance du Québec.


Pour l’instant, les partisans du mouvement axent leur travail sur un objectif-jalon, pour ainsi dire : la tournée que doit entreprendre ces prochaines semaines le député de Laurier dans chacune des régions du Québec, en commençant par « la plus pressée », la Côte-Nord, où le « leader naturel » de la nouvelle formation souverainiste prendra la parole, à Sept-Îles, le 9 décembre prochain.


Entre-temps, les partisans vont se créer des comités locaux, amorcer le recrutement, se rejoindre au niveau des régions, qui à leur tour vont se doter d’un comité régional et d’un coordonnateur pour faire le lien avec le comité directeur.


« Il faudra, tôt ou tard, créer un parti politique », a déclaré M. Lévesque à un invité - ils l’étaient tous, par le truchement du courrier - qui pressait ses collègues dans la salle de passer sans tarder à l’action.


Tôt ou tard, le comité directeur choisira, suivant que le travail de recrutement aura porté ses fruits. Il s’agit en somme de savoir, avant de le fonder, si la population est « prête » pour un parti politique nouveau et de savoir aussi si les sympathisants de l’option Lévesque sont résolument décidés à la préparer, cette population-là.


Le colloque s’est caractérisé par une participation extrêmement sérieuse, presque redoutable de sérénité, sans le moindre indice de cette hostilité si facilement perceptible dans d’autres formations, une participation tant au niveau de l’option elle-même, ses avantages, ses désavantages, les faiblesses mêmes de la thèse encore forcément incomplète de M. Lévesque - on l’a fait observer - qu’au niveau de l’organisation concrète, pure et simple.


Ainsi s’entrechoquaient dans une musique bien de notre époque, et bien du Québec,


M. Lévesque n’a pas été élu chef du mouvement. À vrai dire, l’assemblée a souligné au contraire l’importance de « dépersonnaliser » un mouvement qui possède l’avantage parfois encombrant d’être dirigé par une personnalité aussi électrique. M. Lévesque a lui-même rejeté du revers de la main les appellations « mouvement Lévesque » et autres du même genre. Il a résumé : « C’est notre patente à tous, pas la mienne. » En tout cas, celle du Québec, preuve que les partisans du mouvement s’y mettent. Et les échéances sont brèves, de l’avis du député, qui a repris, dès samedi matin, dans un long exposé, les diverses raisons de son impatience.


Cependant, il a mis son auditoire en garde contre des « partis parachutés d’en haut », ce qui reviendrait à en créer un neuf avec les habitudes qui sont celles des vieux. Les décisions prises par l’assemblée vont dans ce sens : qu’importe pour l’instant le nom boiteux de « Mouvement souveraineté-association », il fera l’affaire ; en attendant, il faut s’étendre, faire des contacts, diffuser l’idée, convaincre, préparer le terrain, lire les documents et la petite édition en format de poche que le comité directeur s’apprête à publier, discuter, préparer la tournée de M. Lévesque, favoriser l’émergence de « leaders naturels », construire des comités régionaux en respectant strictement la nature même de la région, sa composition économique et sociale, tenir compte de ses problèmes particuliers, etc. Sans tout ce travail, créer un parti serait un leurre, de l’opinion de la grande majorité des participants.


Ceux-ci venaient de la Côte-Nord, du Saguenay -Lac-Saint-Jean, de l’Abitibi, de la Mauricie, de la Gaspésie, de l’Estrie, de l’Ouest et de l’Est québécois, de Montréal. Ils se recrutaient parmi ceux qui exprimèrent leur sympathie à l’endroit de Lévesque, au lendemain de sa démission de la Fédération libérale du Québec. Mais, du passé, ces deux derniers jours, il ne fut point question.


Le public se recrutait donc parmi l’élite traditionnelle et la classe moyenne : ingénieurs, techniciens, médecins, hommes d’affaires aussi, fonctionnaires, instituteurs, infirmières, appartenant à une moyenne d’âge plus élevée qu’au RIN, moins âgée qu’au RN, plus cool que dans le parti de M. Bourgault, plus articulé que dans celui de M. Grégoire : toute cette partie de la population pour laquelle ni le RN ni le RIN ne semblent offrir les garanties suffisantes d’une orientation valable. La personnalité, la maturité, l’expérience pratique de Lévesque et de ses camarades y sont pour beaucoup, mais, plus encore, cette identité singulière que percevait hier l’auditoire entre Lévesque et l’avenir du Québec.


Pourtant, aucune inspiration messianique dans cette assemblée, au contraire, les qualités les plus magnétiques de Lévesque furent souvent tournées à la blague. Les interventions témoignaient du reste de ce que le noyau qui s’est constitué autour de lui exige impérieusement un mouvement de participation commune.


Pas plus, d’ailleurs, a-t-on pu relever, au cours des assises, un indice de propriété idéologique. Le mouvement ne se propose pas de prendre l’indépendance du Québec à sa charge, pour ainsi dire, mais de soumettre à la population une option qu’il estime plus valable et plus sérieuse que toutes celles qui ont été mises de l’avant depuis la Confédération, y compris la Confédération elle-même.


C’est pour éviter le piège des options exclusives que le mouvement a refusé, par exemple, de se donner une personnalité partisane plus précise, tandis que vont se poursuivre par le haut et par le bas les contacts entre la nouvelle formation et le RN et le RIN.


À défaut d’un accord idéologique, qui ne se réalisera peut-être jamais, en tout cas il est pour l’heure imprévisible, rien n’interdit, si le mouvement devient parti, de constituer un front commun pour la nécessité d’élections. D’autres ententes permettraient également « de ne pas s’entretuer les uns les autres », comme faisait observer hier un participant peu soucieux des pléonasmes.


Les questions économiques ont dominé les débats, ensuite, le contenu d’un programme politique. Pour les premières, M. Lévesque a reconnu que, dans bien des cas, il lui a fallu répondre sommairement. Pour le deuxième, on a insisté sur le fait qu’un programme rédigé d’avance risquerait de n’avoir aucune prise sur la réalité. Quant aux grands principes, M. Lévesque a mis l’auditoire en garde contre les dogmes : « Nous n’avons pas les raisons que les Cubains ont de se prendre pour des Cubains. » Les politiques sociales qu’il défend sont déjà assez connues du public, de sorte qu’à ce chapitre les questions n’ont pas été nombreuses.


Le congrès ou colloque, comme on veut, fut un franc succès, si l’on songe qu’il fut organisé sur le coin de la table, en vitesse, et que M. Lévesque a fait connaître son option il y a quelques semaines à peine.


« En fait, nous sommes débordés », a-t-il dit aux participants, après l’assemblée, pour réconforter un grand nombre de partisans qui s’attendaient sans doute à quelque chose de mieux structuré. En fait, son message, c’était : « Un parti, ça ne se fait pas tout seul. » L’auditoire semble l’avoir compris.


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