L'aéroport de Dorval devient l'aéroport PET

C'est désormais de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau — ou PET — que les voyageurs montréalais s'envoleront. Le gouvernement fédéral a annoncé hier qu'il rendait hommage au controversé premier ministre en rebaptisant ce qu'il appelle la fenêtre sur le monde de la métropole québécoise. L'annonce a suscité un tollé chez les nationalistes québécois et les citoyens de Mirabel.

Le geste ne manque pas d'ironie alors que c'est Pierre Elliott Trudeau qui avait présidé à la création de l'aéroport de Mirabel — à grands coups d'expropriations de terres agricoles —, lequel n'accueille presque plus d'avions et est branché sur respirateur artificiel.

«On n'honore pas un grand Montréalais mais plutôt l'erreur d'un grand Montréalais», s'exclame le coordonnateur du Front Mirabel, Jules Théorêt, qui s'est battu contre le transfert des vols internationaux vers Dorval. «C'est M. Trudeau qui avait demandé à toute la région de se sacrifier pour que les Montréalais ne soient pas incommodés par le bruit au-dessus de leurs têtes», rappelle-t-il.

Le critique du Bloc québécois en matière de transports, Mario Laframboise, estime qu'Ottawa «ajoute l'insulte à l'injure». «Le gouvernement fédéral vient de concrétiser l'héritage des Trudeau et Chrétien, c'est-à-dire 30 ans de désintérêt pour le développement de l'aéroport de Mirabel et du Québec en général», soutient le député représentant la région de Mirabel.

Si jamais les vols devaient être retransférés de Dorval à Mirabel, comme il en est parfois encore question, le nom suivrait aussi: Dorval redeviendrait Dorval et Mirabel adopterait le nom de PET, fait observer le ministre des Transports, David Collenette.

Ni le premier ministre Jean Chrétien ni son ministre ne croient que l'annonce — qui sera faite officiellement le 9 septembre — suscitera une controverse auprès des Québécois, qui aiment bien soit aduler, soit détester Pierre Elliott Trudeau.

«C'est tout à fait légitime, et je trouve que c'est une belle façon d'honorer un très grand Canadien», a déclaré M. Chrétien. Lorsqu'on lui a demandé comment il croit que les Québécois réagiront à cette annonce, il a répondu ceci: «Ils vont être très contents. C'est un grand Québécois et un grand Canadien. Je suis très fier. [Lester B.] Pearson est né à Toronto et on a nommé l'aéroport Pearson. En Saskatchewan, on a nommé l'aéroport Diefenbaker.»

Mêmes propos de la part de M. Collenette, qui a servi dans le gouvernement Trudeau. «Oui, il y a des gens qui n'étaient pas d'accord avec ses politiques, mais c'est normal. Je pense que les Québécois sont très fiers de Pierre Elliott et de la contribution qu'il a faite au monde, et pas seulement au Canada», a-t-il continué. M. Collenette a dit être entré en contact avec la famille Trudeau et que celle-ci aurait été «touchée» par le geste. «C'est un moyen de reconnaître la contribution de M. Trudeau de façon permanente. Il était un fier Montréalais, il aimait bien Montréal, il utilisait l'aéroport souvent.»

Les quelques députés québécois interrogés à ce sujet à la sortie de la réunion du caucus hier tenaient à peu près le même discours. «Il faut mettre cela en perspective un peu plus longue», a indiqué André Harvey, un député du Saguenay et anciennement pour le Parti progressiste-conservateur. «Je me souviens que, quand M. Trudeau est décédé, on a réalisé qu'il était dans le subconscient de tous les Québécois. Alors, ça me paraît intéressant.»

Les nationalistes insultés

Loi des mesures de guerre, rapatriement unilatéral de la Constitution: les pommes de discorde entre l'ancien premier ministre et les nationalistes étaient nombreuses.

«On a affaire à un geste arbitraire et divisif. M. Chrétien, en fin de mandat, a décidé de se payer la traite», a déclaré le président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Jean Dorion.

«En choisissant un aéroport, on lance le message au monde entier que le Québec accepte Trudeau. C'est très choquant et cela ne correspond pas à la réalité, à mon avis», a poursuivi M. Dorion, qui a dit réfléchir aux moyens de contester la décision.

Le président du Mouvement national des Québécois, Gilles Rhéaume, croit pour sa part que les inscriptions qui portent le nom de l'ancien premier ministre risquent fort d'être «barbouillées», même s'il se dit en désaccord avec de telles façons de faire. «Avant de quitter, Jean Chrétien veut donner le nom de son dieu à une institution québécoise pour faire suer les nationalistes. Eh bien, il a réussi: nous suons. Mais c'est probablement lui qui a l'air le plus fou là-dedans», a déclaré le nationaliste. Tout en jugeant le geste de mauvais goût, il croit que cela aidera peut-être les Québécois à ne pas oublier les affronts que M. Trudeau leur a fait subir.

Des élus surpris

Même si le gouvernement du Québec n'avait pas été consulté à ce sujet, on se réjouit de la nouvelle au cabinet du ministre des Transports, Yvon Marcoux. «C'est un beau clin d'oeil à un Montréalais qui s'est illustré comme premier ministre», s'est borné à commenter l'attachée de presse de M. Marcoux, Isabelle Merizzi.

Le président de l'arrondissement de Dorval et ex-maire de Dorval, Peter Yeomans, s'est dit surpris de cette annonce, dont il aurait aimé être informé. Il a néanmoins qualifié la décision d'«intéressante». «C'est un honneur pour notre communauté d'avoir le nom de Pierre Elliott Trudeau si près.» Il espère néanmoins que le nom de Dorval demeurera dans la désignation de l'aéroport car «l'identité et l'histoire sont importantes pour les citoyens».

M. Yeomans croit toutefois que si on donne le nom de Trudeau à l'aéroport, on devrait peut-être, pour être à la hauteur, se préoccuper du réaménagement du rond-point Dorval, attendu depuis sept ans, et accélérer la réalisation de la navette ferroviaire entre l'aéroport et le centre-ville.

Du côté de l'organisme Transport 2000, on soulevait d'abord et avant tout l'ironie de la décision gouvernementale. «Pierre Elliott Trudeau va se retourner dans sa tombe. C'est lui qui avait annoncé le transfert des vols internationaux de Dorval vers Mirabel. Son héritage est surtout du côté juridique, notamment avec la Charte des droits et libertés. Les transports, c'était un dossier qui ne l'intéressait nullement», a affirmé Normand Parisien, de Transport 2000.

C'est le premier hommage rendu par Ottawa à l'ancien premier ministre libéral. Le gouvernement fédéral avait bien tenté de rebaptiser le mont Logan quelque temps après le décès de M. Trudeau, mais devant la controverse, il avait reculé. À Montréal, un parc de Pierrefonds et une rue de Saint-Léonard portent déjà le nom du père de la Charte canadienne des droits et libertés.

Avec la collaboration de Kathleen Lévesque et Jeanne Corriveau