Un écureuil aurait pu provoquer la panne

On ne saura sans doute pas de sitôt la cause réelle de la mégapanne qui a paralysé le nord-est de l’Amérique du Nord, jeudi. En raison de la déréglementation dans le secteur de l’électricité, qui ouvre davantage la porte aux poursuites judiciaires, les principales sociétés de production et de distribution d’électricité hésitent à assumer une quelconque responsabilité dans cet événement sans précédent. Mais, selon des experts, l’élément déclencheur pourrait être aussi anodin que la présence inopinée d’un écureuil ou d’un oiseau sur un transformateur, la conception pour le moins obsolète du réseau américain ayant contribué à la réaction en chaîne qu’on a observée.

L'Amérique du Nord est desservie en électricité par quatre grandes grilles — du mot anglais grid — interconnectées entre elles: celle de l’Ouest, celle du Texas, celle du Québec et celle de l’Est, au sein de laquelle s’est produite la spectaculaire panne d’hier soir. «Ces grilles ne sont pas synchronisées les unes aux autres [elles sont indépendantes les unes des autres], ce qui fait qu’une perturbation qui survient dans l’une d’entre elles ne se répercute pas chez les autres», rappelle Michel Armstrong, directeur du contrôle des mouvements d’énergie chez Hydro-Québec.

La grille de l’Est qui est la plus imposante des quatre, voire du monde, comprend les réseaux électriques de l’Ontario et du nord-est des États-Unis qui sont interconnectés par une ligne de transport d’énergie bas de gamme qui offre peu de flexibilité, précise Richard J. Marceau, doyen de la faculté de génie de l’Université de Sherbrooke. «Or cette artère de communication s’est coupée après avoir détecté une perturbation électrique sur l’un des deux réseaux.»

Mais quel a été le problème à la source de cette coupure? Vraisemblablement pas la foudre compte tenu du soleil qui brillait jeudi après-midi, avance M. Marceau. «On peut imaginer un écureuil qui a sauté sur un transformateur et qui a provoqué un court-circuit dans un poste majeur», dit-il. L’incident aurait ensuite entraîné une cascade d’événements qui a abouti à la panne gigantesque que l’on sait. «Il y a des milliards d’événements électriques individuels qui sont stockés sur les disques durs des nombreux réseaux [composant la grille de l’Est], précise le professeur. Pour comprendre la séquence des événements, il faudra éplucher toutes ces données.» Une tâche titanesque!

Mais l’incident de départ aurait-t-il eu son origine aux États-Unis ou en Ontario? «Dans un monde déréglementé où on ne fournit un service que si on est prêt à payer, personne n’a intérêt à dire la vérité tout de suite en raison des multiples poursuites judiciaires qui peuvent s’ensuivre», affirme M. Marceau.

La déréglementation de la production et de la distribution de l’électricité aux États-Unis et plus récemment en Ontario est au coeur du problème, soulignent les experts. Dans un tel contexte, les différents réseaux de la grille sont gérés indépendamment par des entreprises qui n’informent pas nécessairement leurs voisines au sujet de l’état de leurs installations, affirme Benoît Robert, professeur à l’École polytechnique de Montréal et spécialiste de la gestion des risques et des mesures d’urgence. «Les entreprises n’ont pas toutes les mêmes politiques d’entretien et de protection de leur réseau, ni les mêmes mesures d’urgence. Les réseaux ne se parlent plus aussi bien entre eux. Et comme le principe de la libre concurrence est le profit, les entreprises veulent vendre l’électricité là où ça rapporte le plus, en délaissant des zones où les consommateurs sont moins nombreux. Elles se retrouvent ainsi à surcharger des réseaux qui n’ont pas été conçus pour de telles charges», dit-il.

«Une panne en cascade d’une telle ampleur ne devrait pas arriver parce qu’on installe habituellement des systèmes de contrôle et de coupe-feu pour empêcher la panne de se propager», déclare Benoît Robert. Cette mégapanne souligne que ce réseau est archaïque, ajoute Richard J. Marceau. «Non pas que les équipements et les matériaux qui le constituent soient vétustes, mais sa conception est aujourd’hui désuète et doit être revue car elle date de près d’une centaine d’années.»

Hydro-Québec, pour sa part, a sans cesse amélioré l’architecture de son réseau, ce qui lui est aujourd’hui salutaire, car son réseau est demeuré indemne dans cette mégapanne. Et ce, alors qu’elle exportait vraisemblablement de l’électricité à New York, poursuit M. Marceau.

Pourquoi le Québec a-t-il été épargné? «L’orage géomagnétique de 1989 qui avait plongé dans le noir le Québec entier a forcé Hydro-Québec à revoir la conception de son réseau afin d’en améliorer la fiabilité», rappelle Michel Armstrong. Parmi les améliorations apportées au réseau figurent divers systèmes de protection et des automatismes, qui servent à maintenir l’équilibre entre la capacité de production et la consommation et qui permettent ainsi de maintenir en fonction le reste du réseau qui n’est pas affecté.

Ces divers dispositifs isolent rapidement la source du problème et commandent des interruptions de service à certains clients afin de ne pas surcharger les lignes qui demeurent toujours en activité et qui, autrement, pourraient se retrouver en surtension, explique M. Armstrong. On prévient ainsi les effets en cascade, comme celui qui a été observé jeudi.

Autre particularité québécoise: l’interconnexion «asynchrone» du réseau d’Hydro-Québec avec les grilles voisines. Lorsqu’il arrive aux frontières du Québec, le courant alternatif — en provenance des centrales hydroélectriques québécoises — est converti en courant continu par de puissants redresseurs de courant. Des onduleurs appartenant au réseau de la grille voisine retransforment ensuite ce courant continu en courant alternatif et le synchronisent avec l’ensemble du réseau d’arrivée.

Cette manipulation constitue une frontière étanche, un coupe-feu en quelque sorte, qui permet à Hydro-Québec de livrer de l’électricité sans être affectée par les perturbations qui surviennent dans les autres réseaux. Et inversement: les problèmes affectant le réseau d’Hydro-Québec ne sont pas transmis aux réseaux voisins que la société d’État dessert. Parmi les quatre grilles qui alimentent l’Amérique du Nord en électricité, seules celles d’Hydro-Québec et du Texas sont équipées d’un tel système de sécurité, précise M. Armstrong.

Qu’il se soit produit en Ontario ou aux États-Unis, l’élément déclencheur de la panne a éventuellement interrompu la ligne de transport sur laquelle l’Ontario exportait — semble-t-il, vu la saison — de l’électricité vers les États-Unis qui n’arrivaient pas à répondre à la demande de climatisation de ses habitants. «Une fois le cordon coupé, les centrales ontariennes se sont alors retrouvées en surcroît de production et celles des États-Unis en déficit de production», explique M. Marceau. Or, il est impossible d’interrompre instantanément la production d’électricité d’une usine. Et l’opération est particulièrement délicate dans les centrales nucléaires qui forment près de 60 % du parc ontarien, souligne-t-il. Le réseau ontarien a donc procédé à certains délestages, qui ont paralysé Toronto et Ottawa.

Les centrales de New York, quant à elles, ne pouvaient plus fournir l’énergie réclamée par les consommateurs desservis jusqu’alors par l’Ontario, poursuit M. Marceau. «En situation de surcharge [comprendre: la demande dépassant la production], les centrales s’essoufflent, elles ralentissent leur production, explique-t-il. Le réseau déleste la charge — il se débarrasse de quelques villes — dans le but de retrouver un équilibre entre la demande et la production.» Mais peine perdue, ce fut finalement la déconfiture sur la côte nord-est des États-Unis.

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