Post-scriptum

Impossible de dire mûre une décision où la part du doute est si forte et m'accompagnera toujours. Je l'ai prise, à terme, pour des raisons simples et personnelles. Parce que le septennat dont je m'étais fixé l'horizon en 1990, en acceptant d'assumer la direction du Devoir, s'était rallongé d'un an cet été et qu'il était temps. Parce que, apparue quasiment à la date exacte où on m'avait proposé de revenir au journal et à sa tête il y a huit ans, l'idée d'aller faire surgir du centre de Montréal la Grande Bibliothèque du Québec a éveillé les mêmes pulsions. L'instinct de servir là où on sert les idées, dans un autre espace inépuisable entre l'écriture et la lecture. L'appétit, presque physique, d'un chantier. Le plaisir de vivre en mutation. Le goût de rompre le peu de routine qui s'était infiltré ici, dans mon bureau qui n'est heureusement plus un quartier général de crise. La conviction, ferme et nourrie depuis longtemps, du danger qu'il y a à se répéter dans le métier d'analyste et de la nécessité d'en confier le quotidien à une relève. La volonté de faire échec à la dispersion, cette loi à la fois la plus séduisante et la plus frustrante des journaux. La confiance de savoir Le Devoir en santé, d'où m'est donnée la liberté de m'éloigner sans crainte.

La rupture est vive mais sera moins radicale, à vrai dire, que je l'éprouve dans l'instant. Il y a un lien entre les missions que je m'étais assignées à la barre du journal, et celles qui seront les miennes. Du moins je le pressens ainsi.

Un choc d'idées


Essentielle à la direction du Devoir, la fonction éditoriale oblige à un regard global sur le Québec et ses environnements. En juillet 1990, lors de mon retour au journal, l'accord canadien du lac Meech était mort depuis à peine huit jours et le premier ministre affirmait le Québec « libre de son destin ». La question nationale, qui a été la question originelle du Devoir, semblait se présenter sur une table rase. Dans la mesure où on croyait à la dualité fondatrice du Canada, le dernier espoir de lui donner forme dans quelque rapport respectueux sinon amical venait de s'estomper et il fallait trouver les voies pacifiques d'une affirmation autonome. Cette analyse de base est toujours la mienne. La souveraineté, à mes yeux, n'est pas une sorte de prédestination du Québec. Elle m'apparaît nécessaire à cause de la direction qu'une majorité de Canadiens veut légitimement imprimer à un pays dont l'idée ne correspondra plus jamais à celle que partagent une majorité de Québécois, de diverses allégeances politiques, et que Le Devoir a sans cesse défendue. Sur la table rase, se sont inscrits les méandres des huit dernières années, débats, comités, commissions, référendums canadien puis québécois, ainsi que les traits mouvants de la fédération, au quotidien; tout cela a pu nuancer ma perception des stratégies mais jamais, quant au fond, infirmer le constat de 1990. Le Canada a désormais de lui-même, sous l'effet de sa Constitution remaniée et de son évolution culturelle et sociale, une vision dont la doctrinaire beauté ne sied pas à la différence québécoise et finira par la miner.

C'est une chose d'en refuser la proposition, comme le Québec l'a fait lors des accords de Charlottetown, c'en est une autre d'y substituer un projet. Nous le cherchons. Je l'ai cherché ici. L'écueil auquel le Québec se heurte, à cet égard, me semble se dresser entre ses propres frontières. Et je n'évoque pas l'indécision extrême du référendum de 1995 sur la souveraineté-partenariat. Je pense aux blocages internes dont j'ai si souvent traité en éditorial depuis désormais vingt ans. Le Québec a certes beaucoup bougé durant ces deux décennies, il est méconnaissable et a réussi presque tous les rattrapages quantitatifs dont il osait à peine rêver au début de la Révolution tranquille. Les revenus des francophones ont rejoint et souvent dépassé ceux des anglophones et des autres groupes culturels. La propriété et les cadres de l'entreprise québécoise ne nous sont plus un monde étranger. Les équipements publics, des installations de la baie James jusqu'aux universités et aux musées, quadrillent presque tout le territoire. Les universités débordent d'une clientèle dont le taux de diplomation se compare désormais favorablement à ceux de nos voisins canadiens et américains. Les régions définissent les voies de leur propre développement et deviennent des dynamismes du pays plutôt que des fardeaux. Chacun pourrait dresser une longue liste, indiscutable, des progrès d'une société qui, libérée de ses inhibitions ou de ses craintes et menée tout simplement par son appétit, n'aura plus jamais l'allure d'une minorité.

Un refus des blocages


Des blocages alors? Oui, et d'autant plus cruels que les réussites les occultent. Les universités débordantes, celles que la jeune planificatrice que je fus à l'Université du Québec n'aurait pu imaginer, font oublier le sort des milliers de jeunes qui quittent l'école au milieu de l'adolescence et que nous passons froidement aux pertes, en les destinant non seulement à la rue ou au chômage mais aussi à demeurer étrangers à tant de biens intangibles, de satisfactions personnelles incomparables que procure la connaissance. Ils comptent, selon les projections officielles, pour au moins 15 % de la population, ces jeunes qui ne termineront pas leurs études secondaires. La détonation du rejet qui a accueilli l'année dernière le rapport des États généraux sur l'éducation, parce qu'il proposait de revenir à l'idéal de l'égalité des chances, donc de s'intéresser d'abord à ces oubliés, m'a ébranlée plus que tout choc politique. Comment avons-nous pu, en nous instruisant comme on nous avait incités à le faire, en arriver à nier plus ou moins consciemment cet avantage à tant d'autres? Ce pourrait être l'effet pervers de l'évolution d'un système d'éducation qui devait percer le mur des études scientifiques, techniques, financières, commerciales de niveau supérieur, qui l'a fait avec un succès énorme et vérifiable au delà de nos frontières mais qui a traité avec une terrible légèreté, du début à la fin du parcours scolaire, toutes les études qui donnent soif d'autres valeurs, pour soi et pour autrui. Et pour la collectivité.

Ainsi le Québec, qui produit naturellement des créateurs de culture, les considère en surnombre parce que les amateurs et les consommateurs manquent trop souvent au rendez-vous. Ainsi le Québec cherche-t-il partout les racines de son taux anormal de chômage sans penser à le dénicher, en partie, dans les trop courtes aspirations intellectuelles de ses jeunes citoyens. Ainsi le Québec, quand il s'interroge sur son avenir politique et sur son rapport au monde, a-t-il tant de difficulté à maîtriser les données de son histoire, les coordonnées de son présent, et les moyens pourtant si certains de l'avenir qu'il pourrait s'offrir. Telle est mon intime conviction, celle de l'extrême et persistante actualité du défi de la démocratisation culturelle, qui m'amène à aller travailler en compagnie de ceux dont j'ai tant scruté, soutenu, parfois critiqué mais toujours valorisé profondément la mission. Leur monde est celui de l'éducation et celui de la délectation, que la Grande Bibliothèque du Québec m'amènera à fréquenter de concert tout en me mettant en demeure de le comprendre encore mieux et de le faire avancer. Je suis entrée dans l'âge adulte aux débuts de la Révolution tranquille, je sais que tout est possible.

Et j'avoue, ici, être poussée directement par mon travail au Devoir qui a lui aussi maîtrisé ses finances, fait sa révolution technologique tout en proposant à lire une matière que nous voulons vivante, diverse, intelligente et souvent exigeante mais qui cherche encore et toujours un nombre plus élevé de lecteurs. L'un de mes prédécesseurs m'assurait que ce nombre croîtrait de façon automatique et significative avec le niveau d'éducation, il a eu plutôt tort et c'est une énigme. La lancinante question de la modeste diffusion du Devoir, j'ai toujours refusé de m'en consoler en évoquant la régression, aujourd'hui mondiale, des tirages des quotidiens, et en me réjouissant que nous tenions au moins le coup. Le regretté Fernand Dumont a eu raison de la présenter un jour, en commission parlementaire, comme un symbole de notre défi culturel collectif. Il est juste qu'après avoir partagé le prestige de ce journal unique, j'aille, tout simplement, oeuvrer au développement de la lecture au Québec. Nous savons, vous et nous, quels mondes elle ouvre.

Un Devoir de liberté


Les dernières lignes de ce post-scriptum témoignent des premières pensées qui me sont venues en soupesant ma décision. Malgré ce que j'en écris dans les rapports annuels, malgré les témoignages que j'ai pu rendre au cours des années, je n'ai jamais assez dit à quel point votre journal est une volonté collective. Une maison comme la nôtre connaît ses accrochages et ses différends nonobstant une amitié que je crois générale. Mais j'ai eu mille et mille fois la preuve que tous, dans notre équipe, partagent intensément les objectifs si élevés du Devoir et en tirent une fierté particulière. C'est pourquoi j'ai tenu à inscrire leur nom, tous les jours, en page voisine de l'éditorial, au coeur de la publication. J'ai aussi recruté, ou côtoyé, ou rencontré et toujours aimé lire, au cours de ces années, plus d'une centaine de chroniqueurs habituels ou occasionnels, dont la générosité n'a cessé de m'émerveiller.

Quant à mes plus proches collaborateurs, le meilleur témoignage que je puisse leur rendre est de répéter ma confiance en demain et après. J'ai éprouvé, dans tous les sens du terme, leur capacité d'assurer la durée et la vitalité du Devoir. Je remercie toutes les personnes qui ont appartenu au conseil d'administration du Devoir au cours de ces huit ans et qui en ont fait l'endroit souriant d'une réussite commune, ainsi que tous les investisseurs qui ont cru en nous, tous les annonceurs qui ont eu et garderont la sagesse de nous pratiquer, et tous les actionnaires rassemblés par la Fondation du Devoir, autre objet de ma gratitude. Et je ne saurais quitter les lieux sans rappeler à tous, et apprendre à quelques-uns, que si j'ai eu de l'énergie, souvent de bonnes idées et parfois le courage de les mettre en oeuvre, je le dois d'abord et avant tout au compagnon de ma vie, dont l'attachement au Devoir surpasse même le mien.

Quant aux lecteurs du Devoir, ils resteront toujours pour moi la communauté la plus intelligente, la plus chaleureuse, la plus animée, la famille de mes affinités électives. À tous ceux qui vivent au Devoir ou autour de lui, à tous ceux qui le fréquentent et l'aiment, je confie la tâche de le lire et de le faire lire pour qu'il grandisse encore. Il en a le talent et le mérite. Mais surtout, nous sommes tous garants de sa vie, et de sa liberté.

-Texte publié le 6 août 1998