Le Devoir, un projet

Il y a des fidèles et des infidèles, dans l'entourage du DEVOIR, et pendant que ceux-là nous soutiennent, ceux-ci nous taraudent en demandant pourquoi ce journal devrait continuer d'exister.

Rien de ce dont il traite n'est étranger aux autres quotidiens, et s'il fut le pionnier d'une plus haute éthique journalistique à l'époque où la plupart de ses concurrents ne s'embarrassaient guère de principes, la professionnalisation du journalisme québécois a depuis longtemps épaulé ses préoccupations. En information brute, malgré la remarquable performance de ses journalistes qui réussissent non seulement à tenir le coup sur tous les fronts essentiels mais aussi à débusquer régulièrement de l'inédit, il ne peut tout de même en offrir autant, à lui seul, que les rédactions d'autres quotidiens dont la plus petite, à Montréal, a des effectifs du quadruple des siens. Plus encore, et c'est même là une cause première de ses difficultés au cours des années 80, il ne peut plus prétendre s'intéresser seul à des types d'informations que d'autres délaissaient, par exemple la vie internationale et la vie artistique.

Ses concurrents immédiats n'ignorent plus aucun secteur d'activités, et il fait face au surplus à une pléthore de publications spécialisées, du Québec et de l'étranger, où le lecteur expert peut aujourd'hui puiser plus que notre modeste quotidien pourra jamais offrir. Il suffit d'un coup d'oeil sur nos kiosques à journaux et autres boutiques de presse qui ont surgi partout à travers le Québec, pour voir comme l'environnement a changé. Ce qui est publié d'intéressant à Paris ou à New York arrive ici le même jour, souvent à un coin de rue de chez soi, et nourrit abondamment une clientèle de liseurs qui est naturellement la nôtre. Nous n'avons que l'avantage, tout de même important, d'être quotidien et donc de pouvoir réagir plus vite, et d'explorer la scène d'ici.

De même qu'il est impossible d'exiger la fidélité au seul titre de notre noble histoire. Certes, une large partie de nos lecteurs nous ont consenti cet accompagnement indéfectible, capables de surmonter leur mauvaise humeur, leurs désaccords, et de traverser avec nous le pire et le meilleur. Mais un journal ne peut se reposer simplement sur ce noyau fort, ni compter que de plus jeunes générations de lecteurs prendront automatiquement le relais avec la même conviction.

L'éditorial vif et engagé


Plusieurs croient qu'il suffira de revigorer la page éditoriale, de lui redonner cohérence et tonus, d'avoir les idées claires et batailleuses, pour que le tour soit joué. C'est certes notre intention d'en faire le coeur battant du journal, une source d'inspiration et de discussions, une page vive, qui n'hésitera pas à s'engager de façon soutenue.


L'endormissement des sociétés riches comme la nôtre, leur complaisance devant leur réussite collective,leur courte vue en matière sociale et environnementale, la nouvelle bataille qui s'engage sur le statut du Québec, tout cela fournira plus de sujets de prises de position que n'en peuvent contenir nos écrans.

Mais il faut encore là garder l'oeil sur notre environnement changeant. Il n'y a pas de commune mesure entre la multiplicité actuelle des sources d'opinions et leur rareté d'hier. De la plus primaire « ligne ouverte » jusqu'aux magazines critiques enfermés dans leur jargon d'initiés, le « droit de parole » est devenu un mode de vivre individuel. Le magistère éditorial, dans ces conditions, est une voix parmi d'autres même si, dans un journal quotidien et à cause du genre de lecteurs qui fréquentent LE DEVOIR, il jouit encore d'un écho remarquable. Nos sociétés veulent bien de la sagesse éditoriale, certains en redemandent, mais ne l'attendent plus pour penser par eux-mêmes, et c'est tant mieux.

Un second regard
 

C'est justement ce brassage d'idées que LE DEVOIR devra servir, en y concentrant ses efforts. Nous donnerons à la large communauté des gens qui disent s'intéresser aux débats collectifs un « second regard » sur l'événement, une recherche systématique du sens. Dans la page éditoriale bien sûr, mais dans nos pages quotidiennes désormais restructurées où l'entrevue, l'analyse et le dossier seront revalorisés. LE DEVOIR ne s'excusera pas de réclamer sa place dans la communauté intellectuelle, largement redéployée aujourd'hui, qui niche aussi bien dans l'entreprise petite et grande qu'à l'université, chez les chômeurs que chez les étudiants, partout où des citoyens s'intéressent à la vie publique et aux enjeux du temps présent.

 

Ce ne sera pas une entreprise facile, parce que nos moyens sont terriblement limités. Il faut que nos lecteurs se solidarisent de ce travail que tant d'entre eux réclament et qu'ils consentent un minimum de sacrifices. Le léger tollé qui a suivi notre décision de ne plus publier les informations boursières en est un bel exemple, de même que la querelle qu'on nous fait - débat éternel, soit dit en passant - sur la publication des résultats sportifs complets. Ces services coûtent très cher et nous n'avons d'autre choix, aujourd'hui, que d'en faire l'économie. Mais même en meilleure santé, LE DEVOIR devrait s'interroger sur l'investissement de ses ressources dans de telles informations, lui qui pourrait, pour le même prix, gonfler sa salle de rédaction de près du tiers de ses effectifs.
 

Ce que les lecteurs ignorent souvent tout autant, c'est que le progrès de la technologie a alourdi la vie de nos salles de rédaction plus qu'il ne l'a simplifiée. Les ordinateurs ont certes agrémenté, et de beaucoup, la vie de l'individu journaliste. Mais le travail de production, de préparation de la maquette et d'édition des textes, est devenu plus complexe et mobilise une bonne part de nos énergies. Cette pression se produit au moment même où d'autres merveilleuses machines multiplient les sources d'information instantanée et enterrent le reporter. Les quelques dizaines de lecteurs qui venaient déposer au journal une lettre ou une opinion, ou qui se fiaient à la poste royale pour le faire, se sont multipliés en centaines d'usagers de télécopieurs qui s'attendent tous à trouver écho dans nos pages. La relation personnelle qui s'établissait autrefois entre scribes et lecteurs, ou communicateurs, a tendance à se diluer. Élaguer, choisir encore et encore entre des attentes légitimes, c'est plus que jamais notre lot.
 

La question des valeurs se pose alors, dans sa belle, dans sa cruelle simplicité. Il n'y a pas, au fond, de défi plus contemporain.
 

Nous avons choisi, en cette fin de siècle comme il est à la mode de le souligner, de nous recentrer sur les choix de société, en faisant le pari qu'il y a encore une « clientèle » pour vouloir y participer.
 

Sur notre table de travail, il y a les sujets auxquels LE DEVOIR s'intéresse depuis toujours, et au premier chef la question du Québec et du Canada. Un cliché, puis qu'éculé, veut qu'elle ennuie tout le monde, qui préférerait du pain et ensuite des jeux. Tant pis ce n'est pas l'expérience du DEVOIR, ni de bien des médias que nous connaissons. En Europe comme en Amérique du Nord, le débat sur les formes politiques qui habilleront les sociétés modernes est de brûlante actualité. Ce qui ennuie ici, c'est le vieux train-train des relations fédérales-provinciales, tel qu'il nous porte d'une querelle à l'autre depuis un quart de siècle.
 

Mais le débat de fond s'est corsé depuis que le Canada a adopté un autre régime de droits, calqué largement sur le modèle de son voisin du Sud, depuis que sa composition démographique et celle du Québec ont changé, depuis que sa relation libre-échangiste avec les États-Unis a modifié la donne économique de la fédération et depuis, plus récemment encore, que la question autochtone a pris la place première qui lui revenait. Nos bibliothèques regorgent d'ouvrages sur la question nationale, mais ils sont jaunis. On y chercherait en vain des références utiles pour faire face à tant de nouveaux développements. Un journal attentif est, à cet égard, un superbe instrument de mise à jour.
 

Il en va de même pour les nouveaux aspects sous lesquels se présentent les problèmes sociaux les plus durables. En santé, en éducation, en sécurité collective et individuelle, et désormais en environnement, les thèses simplistes ont vécu. Un journal qui veut s'intéresser à ces affaires n'a pas la partie facile parce que c'est dans ce champ que la dénonciation rituelle tient très souvent lieu d'information, que les nouveaux corps intermédiaires bataillent le plus ferme, que les gouvernements sont les plus démunis de bonnes idées, faute de pouvoir acheter comme autrefois les solutions. LE DEVOIR doit chercher à dépasser la simple relation de ces conflits perpétuels, le fait divers hospitalier ou scolaire, l'accident écologique. Il le fait déjà, et devra continuer.
 

En matière économique, son orientation s'infléchit un peu. Depuis ses origines, il a au programme la libération économique des francophones, longtemps écartés de la vocation entrepreneuriale. En ceci, il a été prophète en son pays. Les francophones ont si bien pris possession de leur terrain en milieu d'affaires que la raison d'argent est devenue la nouvelle religion de la société civile, en charriant autant d'interdits, de tabous, et de mystères de la foi. Ce n'est pas la vocation du DEVOIR de suivre le monde financier dans chacun de ses feuilletons individuels et de tenter d'émuler les excellentes publications d'affaires qui fournissent ce service. Mais il lui faut certainement suivre l'évolution d'ensemble, et voir les effets de cette « libération économique » sur des ensembles plus larges. Il s'intéressera aux dossiers de développement industriel, au revenu, à l'emploi, à la politique économique. C'est une autre façon d'accompagner la « garde montante », tout en se demandant si les autres montent avec elle. Les indicateurs, à cet égard, sont plus qu'inquiétants. L'économie, toute l'économie, restera pour nous une priorité.
 

Enfin il est des fronts que LE DEVOIR a adopté vers l'âge mûr, et où il se trouve bien. Il explorera par exemple de nouvelles façons de traiter l'information internationale, par des collaborations de l'étranger mais aussi en utilisant mieux les ressources des nombreux Québécois de toutes origines qui peuvent nous aider à mettre des événements en perspective.

Une austérité joyeuse


La culture, la vie artistique, nous en voulons, et beaucoup, et au coeur de notre propos. Les « industries culturelles » sont en voie de gagner la bataille de la reconnaissance, on les inclut dans les ententes de développement régional, on mesure leurs retombées, les États font du cinéma aussi naturellement que des travaux de voirie. Mais la création? On lui donne des statuts et on la méprise toujours. C'est elle qui porte le sens, on l'a vu dans le Québec d'avant la Révolution tranquille comme en Europe de l'Est où des écrivains deviennent de vrais présidents. Histoire et exemple qui n'ont pas empêché le consensus politique d'être assez imbécile aujourd'hui pour exclure brutalement la culture d'une réflexion sur l'avenir du Québec. Dans ses pages d'information générale, dans ses pages culturelles, en éditorial et ailleurs, LE DEVOIR doit plus que jamais informer sur l'art qui se fait, s'écrit, s'expose comme il peut. Il portera une attention particulière aux formes nouvelles de l'art, toujours prophétiques.

 

Enfin LE DEVOIR s'intéressera à l'éthique concrète de notre temps. Son absence se fait cruellement sentir dans nos conflits linguistiques, interethniques, défis majeurs du Québec, malentendus permanents, peurs mutuelles. Les retranchements réciproques derrière le mur des « droits » et de leurs chartes, depuis une décennie, ont été stériles. Vivre ensemble exige un engagement plus profond. Il n'y aura pas de solution politique sans une éthique.
 

Péché mignon du DEVOIR, l'excès de solennité peut se corriger. Nous mettrons des visages sur des idées, des images sur des débats, des sourires sur des batailles. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, nous nous dirons que nous avons choisi l'austérité joyeuse. N'empêche que la joie serait plus constante, entre nos murs encore solides, si l'austérité était un peu moins monacale, de force. Nous dépendons, à ce chapitre, de nos lecteurs, qui ont une part du contrat à remplir. Nous prétendons, à ce chapitre, de nos lecteurs, qui ont une part du contrat à remplir. Nous prétendons obstinément qu'il y a, en ce coin du monde, une masse critique, et adepte de la critique, capable de faire vivre un journal comme LE DEVOIR, projet unique. Nous nous engageons à le leur donner, imparfait mais vivant. La preuve est cette manière de petit miracle, encore ce matin: le volume LXXXI, et son numéro 223.

Ouvrir le périmètre


On avait beau être pionnier, on ne pouvait dessiner des satellites à l'ère des calèches. Il y a bien des combats que LE DEVOIR a adoptés plus tardivement, et que son fondateur aurait même désavoués. On pense, grand classique, à la promotion des femmes, qui lui disait moins que rien, et lui semblait même une hérésie. Son journal n'avait de mission culturelle que marginale, et une sympathie rarement plus qu'occasionnelle pour les mouvements artistiques. LE DEVOIR d'aujourd'hui hérite néanmoins de ces intérêts, apparus naturellement d'une succession à l'autre, et qui sont maintenant bien enracinés chez lui. Tout ce qui est justice ne peut lui être étranger, et on ne peut douter que LE DEVOIR originel aurait été beaucoup plus culturel, si son milieu l'avait été aussi.

 

Il y a d'autres combats qui ne se présentent plus de la même manière. Henri Bourassa, nerveux devant l'immigration étrangère à cause de la façon dont le Canada l'utilisait pour noyer sa souche française, fut cependant l'un des hommes les plus éclairés de son temps pour combattre le racisme, les préjugés ethniques, qui fleurissaient en plein jour. C'est sa clairvoyance généreuse qui doit nous inspirer aujourd'hui, et nous permettre d'aller plus loin dans une intégration faite de respect mutuel.
 

Respectueux d'un testament remarquable, nous savons qu'une interprétation littérale nous enfermerait vite dans un périmètre intenable. Pour faire fructifier son héritage, LE DEVOIR n'a d'autre choix que de définir, d'étape en étage, son projet propre.

-Texte publié le 25 septembre 1990