Le Devoir, un héritage.

LE DEVOIR a eu quatre-vingts ans cette année, dans l'inquiétude. Encore une fois, ce n'était pas la première, on commençait à signer son acte de décès chez ceux qu'il agace et même hélas, chez ceux qui l'aiment et le veulent. Mais aussitôt qu'il a donné signe de se ressaisir, les mauvais augures se sont tus. La tenace volonté de vivre de ce journal, cent fois miraculé, ressemble à celle de la société dont il émane. Qu'on le fasse ou qu'on le lise, qu'on le conteste ou qu'on le loue, on se sent devant lui comme devant une anomalie précieuse, la preuve qu'il y a des failles à la fatalité. LE DEVOIR n'est jamais rassuré, mais sa présence rassure. L'impossible est possible, parfois, quand on le veut vraiment.

Se servir de sa liberté
 
Si LE DEVOIR a quelque espoir de se redresser, de payer ses dettes, de relever son tirage, et de voir encore bien des aubes sur bien des paliers, c'est que ses lecteurs et amis ont refusé de se délester du plus bel héritage qu'ils ont reçu en 1910, quand Henri Bourassa a fondé ce journal, avec la foi et peu de ressources. Cet héritage, c'est moins le programme précis du fondateur, bien des fois remodelé et rajeuni en cours de route, que le principe même d'un journal indépendant, libre, n'appartenant à personne, ni à un parti comme il était fréquent à l'époque, ni à des intérêts privés comme c'est la règle aujourd'hui. De par le monde, il reste bien peu d'exemples de ce genre de publications. Elles n'ont pas le monopole de la vertu, malgré une légère tendance à s'en draper, avouons-le. Mais leur liberté est un atout majeur, à la condition, cruciale, qu'elles veuillent s'en servir. LE DEVOIR le veut toujours, et doit le pouvoir.
 
Pour ce faire, il lui faut absolument retrouver sa santé financière, et on a eu quelque raison, même chez les malicieux, de croire sa liberté menacée parce qu'il ne cesse de quêter. Jamais, nous pouvons en témoigner formellement, aucun de ses créanciers ou bailleurs de fonds qui l'ont soutenu ponctuellement et le font toujours, n'a tenté d'infléchir sa politique éditoriale, et sa politique d'information. Mieux encore, des groupes que LE DEVOIR a critiqués et à leurs yeux malmenés croient suffisamment à la nécessité de ce journal pour continuer à l'aider. Mais ses artisans ne sont pas assez naïfs pour penser que LE DEVOIR peut s'installer dans la dépendance matérielle constante, et ne jamais en souffrir. Disons-le carrément, l'autocensure nous guette si cette situation dure trop longtemps. Nous avons donc l'obligation d'étudier toutes les solutions, administratives et structurelles, qui assureraient à plus long terme non seulement la survie, mais la radicale indépendance de ce journal. Nous le ferons, avec prudence et ouverture.
 
Des principes originels
 
L'héritage du DEVOIR, c'est aussi une série de principes, sociaux, moraux, politiques, dont peu de journaux se dotent aussi précisément quand ils apparaissent sur le marché. En 1910, on ne sondait pas les lecteurs pour détecter ce qui leur plairait et que la concurrence n'offrait pas. Henri Bourassa est parti d'idées, de convictions, et a pris le risque de les offrir, de créer lui-même la demande d'un journalisme différent. Ces principes originels sont bien connus: notre fondateur voulait un Canada indépendant, au sein duquel les Canadiens français seraient des partenaires égaux à leurs anciens conquérants d'origine britannique; il souhaitait pour la province de Québec une forte autonomie à l'intérieur de ce Canada. En matière sociale, il vouait LE DEVOIR non seulement à la défense des moins nantis, mais à la recherche de l'équité, d'un partage assuré bien au-delà de la charité. Le progrès économique des francophones d'Amérique du Nord était pour lui l'une des clés d'une répartition plus juste des ressources, et l'édification de nos institutions démocratiques était l'assise, la condition même d'avancées durables. Enfin LE DEVOIR était formellement d'obédience catholique.
 
Toutes les directions qu'a par suite connues LE DEVOIR ont réinterprété ce credo précis. Parfois dans le repli sur soi, comme dans l'immédiat avant-guerre, âge plus incertain du DEVOIR. Mais le plus souvent dans l'ouverture, en tenant compte des réalités sociologiques et humaines changeantes où s'inscrit LE DEVOIR, d'ailleurs aux premières loges de l'observation de ces réalités.
 
De ses origines catholiques, LE DEVOIR est passé, comme la société québécoise, à une laïcité institutionnelle. Il ne se sent plus lié, aujourd'hui, aux prescriptions d'une Église, et se dissocie même, sur nombre de questions morales, de chemins qu'il suivit autrefois avec assurance autant que soumission. Ses valeurs, dit-on depuis la Révolution tranquille, restent foncièrement chrétiennes. Disons plutôt, pour les élargir à tous ceux qui diffèrent de cet héritage par tradition et qui sont des nôtres, que LE DEVOIR a une morale exigeante. Présent aux débats d'éthique sociale, il cherche un équilibre entre la liberté individuelle et la responsabilité collective, et n'admet ni le laisser-faire ni le cynisme. Il retient, de la charité, un parti pris pour les moins puissants, et moins dotés. Certes, il lui arrive trop souvent, dans le train-train quotidien, de faire comme chacun et d'oublier ce qui le fonde. Mais quand viennent les secousses, il garde la belle vertu d'indignation qui bien souvent mène à l'action.
 
Si les préceptes extérieurs ne lui imposent plus de ligne de conduire, il en va de même sur le plan politique. Il n'y a pas de Saintes Écritures auxquelles doit se soumettre à tout jamais LE DEVOIR, quant à la forme d'organisation politique qui gouvernera finalement le Québec et le Canada, si jamais l'éternelle querelle connaît une conclusion. Ce qu'on sait aujourd'hui, et plus fermement que jamais en 1990, c'est que le Canada dont les premiers lecteurs du DEVOIR rêvaient en 1910 ne peut pas se réaliser. Non pas parce que de malheureux accords constitutionnels ont encore une fois sombré dans le calcul et la gabegie. Mais parce que le Canada, et le Québec, ne sont plus ce qu'ils étaient.
 
La donne n'est plus la même: diversité ethnique, droits des populations indigènes, répartition des richesses entre régions, libéralisation des échanges commerciaux, grandes alliances internationales, tout l'environnement politique a changé radicalement même si on a encore tendance à l'analyser, il est vrai, à partir de vieilles oppositions et de catégories dépassées.
 
Le premier devoir du DEVOIR, dans ces conditions, c'est la recherche, avec le plus de vigueur intellectuelle possible. Il peut le faire en restant fidèle à l'ossature de sa fondation, une solidarité profonde, première, envers la vie française en Amérique du Nord, au Canada, au Québec, mais aussi un engagement essentiel envers l'avancement du Québec, de tout le Québec, c'est-à-dire la société plutôt que de la nation.
 
De tout temps, ce double engagement du DEVOIR a généré contradictions et tensions. Tout en bataillant, Henri-Bourassa et ses successeurs croyaient le Canada capable d'un arrangement pour les résoudre, pour peu qu'on se livre à une « négociation raisonnable », écrivait ici même, en 1970, M. Claude Ryan. Le moins que l'on puisse dire est que ce n'est plus si sûr. LE DEVOIR n'a pas le droit, dans ces conditions, d'écarter d'emblée, pour des raisons de doctrine, des formules de rupture entre le Québec et le Canada, qui recevraient l'assentiment démocratique et majoritaire des Québécois. Sa vigilance doit cependant s'exercer tout au long de la démarche, quelle qu'elle soit, pour défendre des formules qui ne soient ni un repli ethnique, ni un abandon des minorités à leur sort, au Québec et hors Québec.
 
Ce ne sera pas simple, mais nous ne sommes quand même pas seuls. C'est faire insulte aux Québécois de toutes origines qui s'apprêtent à reprendre ce débat dans un nouveau contexte, que de croire qu'ils se laisseront emporter par des solutions simplistes, et isolationnistes.
 
Né à l'aube du siècle, le genre de journal que se voulait LE DEVOIR avait une autre mission toute dessinée d'avance, limpide à l'envi. La démocratie bégayait dans les coulisses du pouvoir, on décelait aisément les coquins faute de pouvoir aussi aisément les déloger, et on ne pouvait se méprendre sur la différence entre les élites et les classes laborieuses. Dans cet univers tout en contrastes, le journal pouvait non seulement dénoncer sans crainte de se tromper, mais il en avait plein les bras à soutenir inconditionnellement, ou presque, la lente constitution de structures intermédiaires: coopératives, syndicats, institutions d'éducation, associations de toutes sortes. Bien avant que la « participation » devienne un slogan formel, elle a été le défi le plus extraordinaire des générations précédentes, et ce journal y a vraiment joué un rôle, de combat.
 
La tiédeur s'est installée plus tard, comme on sait, quand les contre-pouvoirs ont si bien grandi qu'ils se sont sentis en mesure, à leur tour, d'intimider LE DEVOIR à leur façon, de penser le conscrire. Cette relation a toujours été plus complexe à gérer que la relation avec le pouvoir politique où les règles, quoi qu'on en dise dans les cours de journalisme obsédés de combattre la « manipulation », restent assez claires. Les barricades psychologiques, même si on les traverse facilement dans la confidence ou les mondanités, restent plantées entre les cabinets ministériels, les partis, et la presse. On sait qui est qui. Il en va bien autrement de tous les « corps intermédiaires », comme on disait autrefois, qui amènent leur eau au moulin, informent et cajolent à la fois, et développent aujourd'hui de redoutables appareils de « communications » autour de diverses causes, toutes plus vertueuses les unes que les autres.
 
LE DEVOIR est particulièrement vulnérable à cette cooptation tranquille, à cause de l'intérêt qu'il a éprouvé pour la naissance de ces mouvements, à cause de la façon dont il les a longuement accompagnés, à cause de la communauté d'objectifs qui le rapproche encore d'eux. Alors que s'assainit et se clarifie, par exemple, la relation de la presse avec les pouvoirs syndicaux, c'est le « communautaire » qui est en train de s'instituer en force, et de devenir idéologie. Des centaines de groupes se professionnalisent à leur tour, et assaillent nos rédactions à la recherche de complicités sinon de haut-parleurs. Nouveau problème qu'Henri Bourassa ne pouvait certes prévoir quand il demandait à ses journalistes d'éviter de « vendre en gros, principes, idées, programmes ». Les produits étaient encore clairsemés sur les étagères. Il y en a aujourd'hui une pléthore, et on offre des soldes monstres.
 
LE DEVOIR d'aujourd'hui, s'il cherche le sens de son héritage, devra trouver qui échappe encore au filet des protections diverses, organisées. Il ne manquera pas de travail, tant sont remplies, au vu et au su de tous, les marges de notre société. L'activisme misérabiliste abonde, mais moins la réflexion de fond sur nos travaux inachevés, qui pourraient faire une différence: la démocratisation de l'éducation, par exemple, ce grand raté de l'après-Révolution tranquille.
 
Ouvrir le périmètre
 
On avait beau être pionnier, on ne pouvait dessiner des satellites à l'ère des calèches. Il y a bien des combats que LE DEVOIR a adoptés plus tardivement, et que son fondateur aurait même désavoués. On pense, grand classique, à la promotion des femmes, qui lui disait moins que rien, et lui semblait même une hérésie. Son journal n'avait de mission culturelle que marginale, et une sympathie rarement plus qu'occasionnelle pour les mouvements artistiques. LE DEVOIR d'aujourd'hui hérite néanmoins de ces intérêts, apparus naturellement d'une succession à l'autre, et qui sont maintenant bien enracinés chez lui. Tout ce qui est justice ne peut lui être étranger, et on ne peut douter que LE DEVOIR originel aurait été beaucoup plus culturel, si son milieu l'avait été aussi.
 
Il y a d'autres combats qui ne se présentent plus de la même manière. Henri Bourassa, nerveux devant l'immigration étrangère à cause de la façon dont le Canada l'utilisait pour noyer sa souche française, fut cependant l'un des hommes les plus éclairés de son temps pour combattre le racisme, les préjugés ethniques, qui fleurissaient en plein jour. C'est sa clairvoyance généreuse qui doit nous inspirer aujourd'hui, et nous permettre d'aller plus loin dans une intégration faite de respect mutuel.
 
Respectueux d'un testament remarquable, nous savons qu'une interprétation littérale nous enfermerait vite dans un périmètre intenable. Pour faire fructifier son héritage, LE DEVOIR n'a d'autre choix que de définir, d'étape en étage, son projet propre.