Un ordre de référence pour aujourd'hui

Les objectifs définis par Henri Bourassa dès la fondation du DEVOIR conservent, en ce temps de dérapage, une valeur singulière. Ils proclament pour cette institution, qui célébrait le 10 janvier dernier son 71e anniversaire, un ordre de référence exigeant et rigoureux.

La communauté de destin des Canadiens français, comme on disait à l'époque, y est affirmée comme un projet d'investissement et le développement dans les personnes et les institutions existantes ou à venir. Le Québec y est défini comme le berceau et le foyer naturel de ce peuple.
 
Parmi d'autres, les objectifs initiaux du DEVOIR créent l'obligation de privilégier les démarches politiques fondées sur une éthique publique rigoureuse. Ils incitent à appuyer ou à proposer des réformes sociales qui assurent le développement de tous les citoyens et en particulier des plus démunis, personnes ou catégories de personnes, victimes historiques ou actuelles. Le souci d'assurer une participation active des citoyens « au mouvement économique » et de mettre en valeur « le domaine national » au profit de la collectivité s'accompagnent de propositions répétées évoquant les nécessités d'investissement dans l'ensemble des domaines regroupés aujourd'hui sous les appellations d'éducation et de recherche.
 
À l'origine LE DEVOIR affirmait « sa soumission de coeur et d'esprit » à la signification des débats et des expériences religieuses tant au niveau de l'information qu'à celui de l'analyse ou des commentaires, LE DEVOIR a subi, comme l'ensemble des institutions de notre société, une transformation profonde dans ce domaine.
 
Depuis maintes années déjà, cette «soumission» ancienne ne reflète plus la réalité de cette institution, ce qui ne saurait pourtant signifier une indifférence par rapport à l'histoire religieuse de notre société, à la place qu'y a occupée et y occupe encore l'Église et aux convictions religieuses de nos concitoyens.
 
Les questions d'éthique qui se posent aujourd'hui avec acuité pour les personnes et les groupes, seront par ailleurs abordées dans le respect des droits de tous les intervenants. La qualité des débats et le consentement des citoyens et des groupes aux orientations retenus sont intimement liés. Si la mauvaise foi et la grossière manipulation doivent être dénoncées pour ce qu'elles sont, soit des attentats contre l'intelligence et la vérité, la dissidence, l'opposition démocratique, la relance des débats et la recherche doivent être reconnues et respectées comme des composantes de la société démocratique.
 
Les objectifs initiaux, politiques (nous y reviendrons jeudi), sociaux et religieux du DEVOIR s'inspirent et se complètent. Ils ont servi de référence depuis trois-quarts de siècle. Ils continueront d'inspirer les choix qui nous solliciteront dans l'avenir.
 
Pour que la poursuite de ces objectifs ait un sens concret, il fallait que l'institution qui les privilégie jouisse d'une véritable indépendance. La structure juridique originale du DEVOIR consacre et garantit cette indépendance, à ne pas confondre avec la neutralité. Au contraire, l'attachement profond à des règles strictes d'indépendance a permis et permettra au DEVOIR de combattre ou de soutenir tel projet ou tel groupe sans se lier à aucun d'entre eux.
 
Cet ensemble de principes doit d'incarner tous les jours dans la préparation et la diffusion d'un journal. Son contenu doit témoigner des obligations multiples qui sont les siennes. Le lecteur cherche une information précise et la plus complète possible. Le lecteur du DEVOIR a l'habitude du choix entre l'actualité artificielle et ce qu'Henri Bourassa nommait la véritable actualité. Il peut être assuré que ce choix sera maintenu. Le lecteur d'aujourd'hui cherche aussi dans son journal quotidien des éléments de réponse à ses interrogations de consommateur, d'usager des services publics, des services de loisir et des services culturels. Les nécessités d'une économie plus avare, les préoccupations pour la qualité des environnements et celles de sa vie l'amènent à s'intéresser à des problèmes hier encore peu ou mal identifiés.
 
Dans une société quadrillée d'institutions comme la nôtre, où se multiplient les lois et les règlements constamment modifiés par ailleurs, le lecteur cherche à se situer par rapport à cette constellation de structures et de normes, à en comprendre le fonctionnement et la raison d'être. Par des enquêtes fouillées et des commentaires, un journal comme LE DEVOIR doit satisfaire ces besoins. Il en va de même pour des situations sociales qui font problèmes parce que mal connues ou simplement nouvelles. La complexité des réalités et des institutions internationales, l'évolution soudaine des situations dans tel pays ou telle région du monde, les effets directs ou indirects des événements internationaux sur notre société doivent aussi faire l'objet d'analyses et de commentaires. La recherche d'un équilibre à trouver entre cet ensemble d'obligations constitue une redoutable responsabilité. Elle influence les décisions budgétaires et les choix quotidiens. LE DEVOIR, à cet égard, peut s'inspirer d'une riche tradition remontant à ses origines mêmes.
 
Les cahiers hebdomadaires d'information culturelle constituent une formidable ressource pour le journal et pour la société. Ils doivent traduire l'ensemble des activités culturelles de notre société, analyser et critiquer les phénomènes dont elles témoignent. Sans complaisance, leur contenu doit encourager la production d'oeuvres solides, soutenir les recherches et les échanges qui rendent accessibles sur tout le territoire les activités culturelles et participer aux débats qui, espérons-le, déboucheront un jour sur une véritable politique québécoise de la culture. L'intérêt pour la recherche et la production culturelle dans d'autres sociétés et au niveau international, constitue un complément indispensable.
 
Choisis avec soin, les thèmes et les contenus des cahiers spéciaux peuvent constituer une contribution fondamentale à une meilleure compréhension de la société réelle. Aussi la tradition d'hospitalité du DEVOIR pour les personnes et les groupes désireux de soumettre à la réflexion commune leur propre analyse, constitue l'une des grandes richesses de ce journal. Cette tradition sera maintenue. Elle a fait du DEVOIR l'une des tribunes démocratiques les plus anciennes de notre société.
 
Le consentement aux vieilles fidélités de cette maison ne doit pas cependant bloquer les adaptations que le temps et le caractère même de cette entreprise exigent. Les directeurs et les équipes qui se sont succédé au DEVOIR ont eu à interpréter les objectifs initiaux. Ils ont débattus puis décidé de ces adaptations. Ils ont toujours choisi de faire un journal libre. Ils ont toujours cherché à créer et à alimenter une opinion publique forte et vigoureuse. La liste serait longue de tous ceux qui, à divers niveaux, ont défini et maintenu les exigences de tels choix. Pour l'avoir fait, dans les circonstances difficiles des trois dernières années, M. Michel Roy et ses équipes qui l'entouraient doivent être remerciés.