La dimension politique.

Le programme politique défini en 1910 et signé par Henri Bourassa reconnaissait la dimension évolutive des réalités politiques. Il proposait alors que l'on recherche le plus haut niveau possible d'indépendance pour le Canada au sein de l'Empire britannique. Il posait comme une exigence fondamentale la conservation de l'autonomie des provinces canadiennes, « dans l'esprit des auteurs de la Constitution ». Trois-quarts de siècle nous séparent de ces textes mais ils ont gardé dans un contexte différent, une actualité certaine.

Depuis le Canada a acquis au sein du Commonwealth, une réelle indépendance. Un accord entre le gouvernement fédéral et celui des provinces pourrait d'ailleurs libérer ce pays de tout résidu colonial juridique et symbolique. C'est par rapport à d'autres réalités que se pose aujourd'hui la question de l'indépendance du Canada. La recherche d'un statut élargi de souveraineté lancée par les hommes politiques canadiens dès 1887 a donné ses fruits. Elle s'accompagna cependant d'un degré de plus en plus élevé de dépendance vis-à-vis de la puissante république voisine (en particulier de ses grands réseaux industriels, financiers et culturels). Les accords militaires pour la défense du continent et celle de la zone de l'Atlantique Nord accentuent les effets de ce voisinage inégal. La transformation des rapports de force au plan international, l'intégration poussée des grands réseaux industriels et financiers, la libéralisation du commerce, les choix effectués par les gouvernements fédéral et provinciaux expliquent la situation actuelle du Canada vis-à-vis des États-Unis. Ils imposent de toute évidence, la réinterprétation de cet aspect du programme politique défini et proposé à l'origine du DEVOIR.
 
Au sein du Canada lui-même, les transformations recherchées ou subies ont radicalement modifié la dimension du vieux pays, sa structure démographique et ses références historiques. En 1910 les vastes régions de l'ouest ressemblaient à « des terres vierges » selon l'expression de Jean Monet. À l'est, Terre-Neuve demeurait sans lien significatif avec le Canada. En un sens l'espace politique de ce pays constituait une fiction. Le Canada réel demeurait, avec l'ajout du Manitoba et de l'Île-du-Prince-Édouard, ce qu'il était en 1867. « Les luttes de la race », la recherche de l'égalité linguistique avaient, dans ce contexte, un sens par rapport à ce territoire. Elle se gonflaient d'ailleurs des échos des combats d'une époque où démographiquement et politiquement « la race » était encore l'égale de l'autre ou se percevait comme telle.
 
Des changements profonds séparent ce pays de celui dans lequel nous vivons. À l'ouest les nouvelles provinces après des décennies de dépendance, de pauvreté et de labeur sont devenues riches, ou en voie de l'être. Elles sont de mieux en mieux équipées, pôle d'attraction et lieu d'un formidable développement. De plus, des vagues successives de centaines de milliers d'immigrants ont radicalement modifié la composition ethnique du pays. Pour leur part, les peuples autochtones, les métis et les indiens sans statut, continuaient à s'enliser dans la stagnation et la dépendance, victimes de l'expansion des hommes blancs, des politiques abusives, des jugements et évaluations que véhiculaient un grand nombre d'institutions. Au centre, l'Ontario accumulait la richesse et orientait largement la politique canadienne. Imperceptiblement cette province accumulait contre elle des griefs nombreux qui sont devenus l'une des données de la crise politique canadienne.
 
Les événements internationaux qui bouleversèrent les affaires politiques et économiques du monde entre 1914 et 1945 transformèrent la dimension et les fonctions du parlement et du gouvernement fédéral. Le Canada a acquis une personnalité internationale. Il a défini et implanté des politiques sociales qui multiplièrent ses liens directs avec la population canadienne. Des jugements accordèrent au Parlement canadien des compétences nouvelles. Ce formidable déploiement de réalités à peine perceptibles en 1910 a modifié les rapports interrégionaux et interethniques. Il a transformé les notions les mieux enracinées qui jusqu'alors servaient à définir les rapports entre les deux peuples « fondateurs ». Il a modifié le fédéralisme canadien et en conséquence les relations entre les provinces et le gouvernement fédéral.
 
La modernisation de la société et de l'État québécois devait ajouter, à partir de 1960, à cette modification du Canada traditionnel, le poids d'une volonté de changement qui a conduit à la négociation constitutionnelle des deux dernières décennies. Pour les représentants du Québec à la table constitutionnelle, le renouvellement des ententes historiques devait conduire à un nouveau partage des pouvoirs et des ressources et à une transformation substantielle des institutions fédérales. Ce renouvellement du fédéralisme canadien serait alors complété espérait-on, par le rapatriement de la Constitution et l'acceptation d'une formule qui permettrait de l'amender. LE DEVOIR a soutenu fermement cette démarche. Il a fortement contribué à la diffuser et à l'expliciter. Il est intervenu avec force aux moments les plus importants de cette longue et infructueuse négociation.
 
D'abord isolé dans cette recherche et cette négociation, le Québec a vu, en particulier en 1976, sa perspective adoptée par l'ensemble des provinces canadiennes. Cependant cette stratégie commune définie lors des conférences interprovinciales de Toronto et d'Edmonton et rendue publique par le président de cette dernière conférence, le premier ministre Lougheed en octobre 1976 ne résista pas au temps et à la conjoncture politique. La menace d'intervention unilatérale formulée en 1976 par le gouvernement fédéral avait alors circonstantiellement rapproché les chefs de gouvernements provinciaux. Devant la même démarche en 1980, les provinces se divisaient en deux groupes importants, l'Ontario comme l'avait précédemment indiqué le premier ministre Davis, consentant à ne pas s'opposer à la démarche constitutionnelle du gouvernement canadien.
 
Au moment même où s'engageait la négociation pour le renouvellement du fédéralisme canadien, des regroupements et des perspectives politiques et constitutionnelles nouvelles étaient accomplis et élaborés au Québec. Le projet de souveraineté du Québec assorti d'une association économique avec le Canada s'imposa en quelques années comme une option véritable. Le parti politique qui le véhiculait se retrouvait au pouvoir neuf ans après sa fondation. Il soumettait par référendum en mai dernier un projet de négociation qui reçut l'approbation de 40 % de l'électorat.
 
Les deux stratégies québécoises, celle de la négociation constitutionnelle et celle qui fondait la question référendaire sont pour l'instant bloquées. L'initiative actuelle du gouvernement canadien dans ce domaine est sévèrement dénoncée par tous les partis politiques québécois. Mais la question du statut du Québec demeure. Si la dimension et la forme du changement ont profondément divisé les Québécois, les motifs qui fondent les volontés de changement de la majorité, à des niveaux différents, demeurent. La nécessité d'une négociation véritable est après comme avant le référendum, impérieuse. Telle est pour aujourd'hui la dimension qu'a prise, modifiée par trois quarts de siècle d'histoire, la question du Québec. Il ne s'agit pas ici de controverses passagères mais bien du devenir d'une nation qui depuis deux siècles refuse le statut de première minorité au sein du Canada.
 
S'il est vrai qu'aujourd'hui l'attention se porte vers l'Ouest, si l'aliénation de cette grande et riche région canadienne et ses effets prévisibles sur l'avenir de ce pays inquiètent à juste titre, la question du Québec demeure entière. Les résultats référendaires ne l'ont point liquidée. La déviation des règles les plus fondamentales du fédéralisme et de l'esprit qui animait ceux qui les ont patiemment élaborées il y a plus d'un siècle, le traitement inacceptable des minorités francophones, l'action unilatérale actuelle du gouvernement canadien, si elle est menée à terme, ne feront que rendre plus exigeante la recherche d'un statut nouveau pour le Québec. Celui-ci trouvera-t-il, dans ces circonstances nouvelles, des alliés sûrs à l'ouest et à l'est? des partenaires qui, assujettis eux-mêmes, comprendront les exigences d'une large autonomie et des règles rigoureuses pour la définition et la gestion des entreprises communes?
 
LE DEVOIR continuera naturellement à évaluer l'organisation des changements constitutionnels, les méthodes utilisées, les contenus proposés ainsi que les formes nouvelles que pourraient prendre les institutions communes. Il le fera, en tenant compte des modifications profondes qui ont transformé la composition et la dynamique de la société et de la structure politique canadienne. Il le fera cependant en privilégiant les conditions de développement et d'affirmation de cette société distincte que constitue le Québec sur ce continent. Il le fera en soutenant des politiques exigeantes garantissant les droits des francophones hors Québec et leur contrôle sur des institutions scolaires et sociales équivalentes à celles que gère la minorité anglophone du Québec. Il s'opposera à toute solution imposée unilatéralement. Un règlement satisfaisant du problème constitutionnel ne peut être que le résultat d'une véritable négociation. Il devra obtenir l'assentiment de l'Assemblée nationale du Québec et celui d'une majorité des Québécois. Il devra prévoir des mécanismes pour régler les différends et pour modifier des règles constitutionnelles qui, en aucun cas, ne devraient soumettre le Québec aux décisions d'une majorité dont il ne ferait pas partie.