Positions comme journal catholique.

Il existe deux sortes de journaux catholiques. Les uns sont la propriété de l'autorité diocésaine, qui en inspire et en censure les articles: les autres appartiennent à des laïques qui mettent leur plume au service des causes catholiques, mais qui gardent leur liberté d'opinion sur toutes les questions qui ne relèvent pas du dogme ou de la morale.

Il fut un temps où les journaux de la deuxième catégorie étaient vus d'un mauvais oeil par certaines autorités ecclésiastiques. Qu'on se rappelle le geste du vénérable archevêque de Paris interdisant aux prêtres et aux religieux de son diocèse la lecture de l'Univers, journal du pourtant très orthodoxe Louis Veuillot. Mais les temps sont changés. Les papes, de Pie IX à Pie XII, se sont prononcés avec instance pour la création d'une presse d'inspiration catholique qui fasse échec aux feuilles libre-penseuses et aux gazettes jaunes. Chaque fois, le Saint-Siège a mis une insistance particulière à reconnaître le rôle éminent qu'y doivent jouer les laïques. Ce rôle est d'ailleurs confirmé par l'institution officielle de l'Action catholique, qui est l'apostolat des laïques sous l'autorité de l'Épiscopat.
 
Nous avons dans le Québec des journaux des deux catégories. Pendant qu'à Québec l'autorité diocésaine décidait de prendre elle-même la direction d'un quotidien, à Montréal, des laïques, sous la direction de M. Henri Bourassa, prenaient l'initiative de fonder, en 1910, un journal indépendant, voué à la défense des intérêts nationaux et des causes religieuses. L'Histoire jugera laquelle des deux formules aura donné les meilleurs résultats. Notons cependant que LE DEVOIR, parce qu'il garde son entière liberté d'expression sur les questions profanes et qu'il n'engage nullement la responsabilité des autorités diocésaines, peut aborder la discussion d'une multitude de sujets controversés qu'une feuille relevant de l'Ordinaire d'un diocèse n'ose pas traiter.
 
Quant à savoir si le bien des causes religieuses est mieux servi par un journal ecclésiastique que par un journal laïque, il ne nous appartient pas d'en décider. Notons tout de même l'opinion du fondateur du DEVOIR. En rappelant l'expérience du XIXème siècle, M. Bourassa déclarait en 1920: « L'on constatera sans peine que la presse religieuse laïque a rendu, dans l'ensemble, plus de services à l'Église et lui a causé moins d'embarras que les journaux rédigés par des prêtres sous l'autorité personnelle des évêques ».
 
Peu de journaux canadiens ont participé autant que LE DEVOIR aux campagnes politiques et aux polémiques de toutes sortes qui ont agité la province et le pays depuis 1910. Les politiciens qui ont été victimes de ses coups sont légion. Les intérêts qu'il a dénoncés ne se comptent pas, tout comme les combines qu'il a fait avorter. Et cependant, nous ne croyons pas que l'autorité diocésaine ait été inquiétée une seule fois en 37 ans à cause des attitudes du DEVOIR, car tout le monde savait que le journal n'était ni possédé ni inspiré sur ces questions par l'archevêché. D'autre part, il est également notoire que, chaque fois que l'autorité religieuse eu besoin du DEVOIR pour une cause religieuse, morale sociale ou charitable, celui-ci n'a jamais manqué de lui fournir une aide aussi efficace que désintéressée.
 
Cette collaboration de 37 ans entre la direction du DEVOIR et l'autorité diocésaine, cette soumission complète à l'Église dans les matières de dogme, de morale et de doctrine sociale, mais cette indépendance sur les questions dites profanes, nous entendons les continuer avec le même profond attachement à l'Église, le même respect envers l'autorité religieuse que nos prédécesseurs.
 
Le fait d'être un journal catholique n'implique pas que ceux qui font chez nous métier de journaliste sont des espèces de petits saints ou tout au moins sont exempts de la plupart des faiblesses qui sont le lot commun des hommes et plus particulièrement de ceux qui écrivent dans les gazettes. Tel n'est malheureusement pas le cas. Il suffit qu'ils aient assez d'humilité pour admettre qu'ils ne valent pas mieux que les autres hommes et qu'ils aient une volonté droite de servir la vérité et de défendre leur mère, l'Église. Pour le reste, ils comptent sur les prières de leurs amis et sur l'indulgence de leurs adversaires.
 
L'occasion est peut-être favorable, à la fin de cette trop longue série d'articles, de rappeler qu'un journal comme LE DEVOIR a nécessairement une vie difficile. Privé de la plupart des revenus qui font vivre les journaux d'affaires et de parti, évitant la sensation qui constitue l'attrait des journaux populaires, rédigé et présenté d'une manière un peu austère, il peut difficilement atteindre au fort tirage qui fait la fortune des autres feuilles.
 
Comme il fait profession de vendre des idées plutôt que de la sensation, il devrait normalement pouvoir exiger pour sa marchandise un juste prix. Il n'en est malheureusement pas ainsi. Les Canadiens français sont tellement habitués à se faire instruire pour rien et à consentir des salaires de famine aux travailleurs intellectuels qu'ils ne sont pas prêts à payer le juste prix pour un journal qui vend plus d'idées que de papier. Cet état d'esprit explique que LE DEVOIR n'ait jamais été une entreprise payante.
 
Depuis 1939, le coût de production des quotidiens a augmenté sensiblement, alors que le prix de vente est resté stationnaire. Dans les autres provinces, les journaux se vendent à 4 et 5 ¢ le numéro, alors que dans le Québec nous avons encore le journal à 3 ¢. Cette situation ne pourra durer indéfiniment. Pour ce qui nous concerne, nous devrons prendre d'ici quelques mois des mesures rigoureuses, non pas parce que la situation du DEVOIR est précaire, mais parce que nous ne voulons pas affaiblir une position qui s'est grandement solidifiée durant les cinq dernières années.
 
Dans l'intervalle, nos amis peuvent nous aider de différentes façons: en lisant et en faisant lire LE DEVOIR, en recrutant de nouveaux abonnés et de nouveaux acheteurs, en favorisant les maisons d'affaires qui annoncent chez nous, en confiant leurs travaux d'impression à nos ateliers.
 
LE DEVOIR est sûrement pour les Canadiens français une de leurs principales oeuvres d'action nationale. Dans l'archidiocèse de Montréal, il compte parmi les oeuvres de presse catholiques les plus prestigieuses. Sa disparition créerait un vide dont on peut difficilement mesurer l'ampleur. Sa diffusion doit être tenue pour un indice de santé nationale et un facteur de progrès religieux. Ceux qui y travaillent entendent faire leur large part pour en assurer le progrès. Ils ont le droit de compter sur la collaboration active de ceux qui en tirent bénéfice.