Positions en matière de politique internationale.

Les échecs successifs de la conférence de Moscou font peser sur le monde la menace d'une troisième guerre mondiale. Le Japon s'était à peine rendu que déjà la propagande officielle, admirablement secondée par la presse d'affaires et de parti, commençait à préparer l'opinion à l'éventualité d'une guerre contre la Russie. Naturellement, il s'agirait cette fois-ci comme en 1914 et en 1939 d'une guerre sacrée, puisqu'il ne serait question de rien moins qu'une croisade contre le communisme, ennemi de la propriété, de la liberté et de la religion.

C'est notre profonde conviction que l'épée à elle seule ne réussira pas à chasser le communisme de la société des hommes. Ce sont les misères, les injustices et les iniquités qui ont fait naître et grandir le communisme. C'est l'égoïsme de ceux qui possèdent et l'envie de ceux qui n'ont rien qui l'ont nourri. Les causes du communisme sont dans les coeurs, non dans les choses.
 
La guerre pourra modifier les institutions, mettre fin aux régimes, éliminer certains hommes, elle ne changera pas les coeurs. Une guerre heureuse des puissances capitalistes contre le bloc communiste aurait pour effet probable de libérer une dizaine de pays de la dictature soviétique. Mais les misères effroyables qu'elle engendrerait auraient également pour conséquence de fortifier l'esprit communiste chez les pays libérateurs. Le communisme est entré dans le monde pour y rester: il constituera un danger plus ou moins imminent selon que les injustices sociales seront plus ou moins criantes.
 
La guerre, en multipliant les misères, est précisément le bouillon de culture dont le communisme a besoin pour se développer. Avec la guerre de 1914-18, il s'est emparé du pouvoir en Russie; avec celle de 1939-45, il a étendu son empire sur l'Europe centrale et les Balkans et menace de dominer tout le continent européen. Une nouvelle guerre lui fournirait sûrement, quelle qu'en soit l'issue, l'occasion favorable de se répandre dans le monde entier.
 
Nous sommes donc fermement convaincu que le moyen le plus sûr d'arrêter les progrès du communisme réside dans l'établissement d'une paix équitable et l'avènement de la justice sociale.
 
On nous objectera que le communisme soviétique constitue un danger pour les pays capitalistes, parce qu'il intervient dans leur politique intérieure en inspirant et en finançant des partis communistes. À ce sujet, il faut distinguer entre le communisme, doctrine économique, et la Russie, pays qui prend conscience de sa force et qui nourrit des ambitions impérialistes.
 
Il ne fait pas le moindre doute que la Russie se sert actuellement du communisme comme cheval de Troie pour pénétrer dans les pays capitalistes et exercer une influence sur leur politique. Elle suit en cela l'exemple des pays capitalistes qui se servent du capitalisme comme moyen de favoriser leurs desseins impérialistes. La méthode est tellement connue qu'il ne vaut guère la peine de la mentionner. La Grande-Bretagne a créé son empire autant avec les comptoirs de ses sociétés commerciales qu'avec ses soldats.
 
On parle avec un accent d'horreur des agents communistes qui complotent contre la sûreté des États qui leur ont donné refuge sur leur territoire. Fred Rose, Gerard Eisler sont l'objet d'une réprobation bien sentie. Pour être juste, il faudrait flétrir avec la même violence la conduite d'un Cecil Rhodes qui complotait contre la sûreté de la République des Boers, les agissements des agents de Wall Street qui ont fomenté pendant près d'un siècle les révolutions mexicaines, qui ont fait campagne contre le colonel Peron pendant les dernières élections argentines, qui sont à l'origine des coups d'État dont les républiques latines détiennent le peu enviable record.
 
L'élément de désordre en politique internationale, c'est l'impérialisme. Il peut être idéologique, commercial ou militaire, volontaire ou inconscient, satisfait ou affamé, il n'en demeure pas moins la cause de la plupart des guerres passées, comme il sera la cause de la plupart des guerres futures. La domination d'une classe par une autre conduit à la guerre sociale, la domination d'un peuple par un autre conduit à la guerre tout court.
 
Par conséquent, un pays comme le Canada, qui ne nourrit aucune ambition de conquête, doit s'employer de toutes ses forces à faire régner entre les peuples un juste équilibre basé sur le respect des droits des petites comme des grandes nations. Inversement, il doit s'opposer à tout système et à toute politique qui a pour effet de consacrer ou de permettre la domination du faible par le fort. À plus forte raison doit-il se dissocier de toute combine qui constitue une injustice et par conséquent un danger de guerre.
 
Autant que les ambitions de la Russie soviétique, la domination d'un quart du globe par la Grande-Bretagne et l'établissement de bases stratégiques par les États-Unis dans des pays ou des mers où ils se sont établis à la faveur de la guerre, sont un danger immédiat de conflit mondial. La Russie soviétique, c'est entendu, n'a rien à faire en Méditerranée; mais l'Angleterre non plus n'y a aucun droit, puisque les rivages et les îles de la Méditerranée ne sont peuplés ni de Russes ni d'Anglais. Que par conséquent la marine britannique s'empresse donc d'évacuer Chypre, Malte et Gibraltar. Et l'on pourrait continuer indéfiniment la juxtaposition de deux, trois ou quatre impérialismes qui se disputent les îles, les rochers, les détroits, les glaciers de la surface terrestre par simple esprit de conquête et de domination.
 
La constitution d'une véritable société internationale ne sera possible et profitable que le jour où les grands renonceront à leurs ambitions et où les petits pourront accéder à la liberté. Le défaut congénital de l'Organisation des Nations Unies, c'est de consacrer l'injustice envers une multitude de petits peuples opprimés par de grands empires. Tant que cette injustice durera, nous n'aurons pas la paix, car pour avoir la paix il faudrait mettre fin au brigandage international, à la piraterie des empires.
 
Le jour où nous auront une société internationale basée sur la justice et sur l'égalité des peuples, nous serons favorable à ce que le Canada y prenne des engagements envers la paix. Nous ne prêchons pas l'isolationnisme; au contraire, nous favorisons l'établissement d'une police internationale à laquelle tous les pays devraient participer et à laquelle tous devraient obéir. L'institution de cette police devrait cependant être subordonnée à deux conditions: premièrement, qu'elle soit accompagnée d'un désarmement général de tous les pays, grands et petits, sans quoi elle n'aurait aucune efficacité; deuxièmement, qu'elle ne serve pas à maintenir dans l'esclavage des peuples courbés sous le poids d'impérialismes oppresseurs.
 
Est-il besoin d'ajouter qu'un journal catholique n'entretient guère d'espoir sur l'avènement et la durée de la paix en dehors des principes chrétiens et sans l'intervention personnelle du Père commun des fidèles? Le monde a connu une ère prolongée de paix durant ce moyen âge qui réalisa l'unité de la chrétienté. Mais depuis que des schismes successifs et, dans la société contemporaine, l'athéisme officiel ont chassé Dieu et son vicaire temporel des délibérations internationales, les guerres ont été de plus en plus nombreuses et de plus en plus cruelles: au surplus, elles n'ont fait qu'ajouter à la misère et au désordre généralisés.
 
Le monde ne retrouvera la paix que dans le retour à la pratique de l'Évangile et dans l'acceptation de la médiation du seul juge impartial qui soit sur terre, le Pape. Plus on s'obstinera à vouloir régler les problèmes internationaux au moyen des lumières des techniciens et des mensonges des diplomates, plus on s'embourbera dans des difficultés inextricables. Le Canada, pays catholique, devrait sans retard nommer un ambassadeur auprès du Vatican.