Positions sur les problèmes culturels.

Les problèmes culturels sont légion. Il en est deux d'une brûlante actualité sur lesquels nous tenons à nous prononcer: l'enseignement et les relations du Canada français avec la France.

Il existe chez nous un petit nombre d'esprits avancés qui, reprenant les thèses de Godfroy Langlois et de l'Émancipation, voudraient affranchir notre enseignement de ce qu'ils appellent le monopole des curés. Il y a quelques mois à peine, on a vu un sénateur maskoutain prôner rien de moins que l'enseignement non confessionnel, c'est-à-dire neutre. Il s'est trouvé parmi les Canadiens français des gens pour l'écouter religieusement et opiner du bonnet.
 
D'autre préconisent l'institution d'un ministère de l'Instruction publique et par voie de conséquence pratique l'abolition du Conseil de l'Instruction publique. dans leur esprit, cette mesure serait probablement un premier pas vers l'école laïque, neutre et antireligieuse.
 
Il en est enfin qui, sans aller jusqu'à l'étatisation de l'école aient d'un bon oeil une initiative plus grande de l'État en matière d'enseignement, au détriment, si nécessaire, du droit naturel des parents et du droit divin de l'Église. Ceux qui ont voté les bills 8 et 9 concernant les commissions scolaires de Montréal et de Québec se rangent dans cette catégorie même à leur insu. Malgré l'argumentation filandreuse de M. Duplessis, il reste que les pères de famille des villes de Montréal et de Québec n'ont plus un mot à dire dans l'école que fréquentent leurs enfants et que l'Église y occupe une position minoritaire.
 
LE DEVOIR s'en est toujours tenu, en matière d'enseignement, à la doctrine traditionnelle, à savoir que les matières d'éducation relèvent à la fois, pour des raisons différentes, des parents, de l'Église et de l'État. Chacun possède des droits et chacun doit avoir l'avantage de les exercer. La pratique peut évidemment admettre des variantes de détail, mais le principe doit rester intact.
 
Pas besoin de dire que LE DEVOIR repoussera avec la dernière vigueur les propositions de ceux qui s'expriment en faveur de l'école neutre et les actes de ceux qui, tout en protestant de leurs intentions droites, nous donnent l'école d'État et l'instituteur fonctionnaire. Les uns et les autres sont également dangereux et méritent une égale réprobation.
 
Par contre, nous appuierons toutes les suggestions valables en faveur d'un meilleur système d'enseignement primaire, secondaire et universitaire. Les écoles, les collèges, les universités du Québec n'ont pas atteint le dernier degré de perfection humaine. Si l'on tient compte des conditions matérielles dans lesquelles ces institutions sont nées et se sont développées, on peut affirmer qu'elles ont accompli presque des miracles. Il ne s'agit donc pas de les accabler de reproches immérités. Mais une critique intelligente et constructive peut les aider à réaliser de nouveaux progrès.
 
Nous sommes de ceux qui croient que les laïques ont droit de se faire une carrière honorable dans l'enseignement, d'y toucher un traitement juste et d'être protégés contre toute concurrence à rabais, d'où qu'elle vienne. L'enseignement par les congrégations est éminemment souhaitable et mérite d'être âprement défendu, mais il doit se protéger lui-même contre un trop grand sentiment de sécurité.
 
Il y a dans le champ de l'éducation une foule de questions sur lesquelles nous devrons prendre position selon les nécessités du moment: enseignement bilingue, controverse des humanités et des sciences, baccalauréat, culture physique, et le reste. Comme nous ne pouvons aborder tous ces sujets d'un seul coup, nous avons voulu nous limiter à la question fondamentale, la confessionnalité.
 
Les gens qui traitent des relations culturelles entre le Canada français et la France le font souvent avec passion et ne tiennent pas toujours un compte suffisant des faits.
 
C'est, par exemple, un travers fréquent d'opposer la France d'aujourd'hui à la France de l'époque classique. Pour certaines gens, Marianne serait une gourgandine et Louis XIV une espèce de saint. La vérité n'est pas aussi simple que cela. Les moeurs et les idées en honneur à la cour des rois ne valaient probablement ni mieux ni pire que celles qui s'étalent au Palais-Bourbon. Les rois ont eu leurs maîtresses et leurs courtisans, comme les ministres de la Troisième République ont eu leurs petites amies et leurs riches protecteurs. Par contre, sous les deux régimes sont nés et ont atteint à la plus haute sainteté un François de Sales et une Thérèse de Lisieux.
 
Deuxième fait dont il faut tenir compte: nous avons un extrême besoin de la France, car c'est chez elle qu'il faut puiser les éléments dont nous devons nourrir notre culture française. Il viendra peut-être un temps où une sorte d'équilibre entre les échanges culturels franco-canadiens s'établira par suite de nos progrès dans les arts, les lettres et les sciences. La civilisation anglo-américaine a pratiquement atteint ce degré d'équilibre. En attendant que cette condition idéale se réalise, nous devrons, pour vivre et nous développer, faire plus d'importations que d'exportations.
 
Reste l'aspect moral du problème. Il n'est pas négligeable, mais nullement alarmant. Le fondateur du DEVOIR, M. Henri Bourassa, a résolu l'objection, une fois pour toutes, par une phrase qui fait image.
 
Au premier congrès de la langue française en 1912, il déclarait en parlant de nos relations culturelles avec la France: « ... si, par crainte du poison, on cesse de se nourrir, on meurt de faim, ce qui est une façon tout aussi sûre que l'autre d'aller au cimetière ». Nous voulons bien qu'on soit judicieux dans le choix des aliments intellectuels que nous importons de France. Nous admettons qu'il faut défendre notre marché intellectuel contre certaines pourritures, de la même façon que nos règlements d'importation interdisent l'entrée de certains produits végétaux et animaux susceptibles de causer des épidémies aux récoltes, aux troupeaux ou à la population. Mais prendre prétexte de nécessaires précautions d'hygiène intellectuelle pour rationner l'entrée des personnes et des ouvrages susceptibles de contribuer à notre enrichissement, voilà qui serait contraire à l'épanouissement de notre culture.
 
Voilà pour la culture française comme telle. Quant aux personnes, il faudra les traiter pour ce qu'elles valent... Les Français qui viennent nous visiter ne sont pas tous d'un commerce agréable, mais il ne faut pas oublier que les Canadiens qui vont à Paris ne donnent peut-être pas toujours une idée exacte de ce que nous sommes. Alors il s'établit une certaine compensation. C'est notre sentiment cependant que la très grande majorité des Français de passage ou en résidence chez nous sont, pour employer une formule populaire, de chic types, assez souvent des savants remarquables dont les leçons peuvent nous être profitables. C'est à nous de savoir tirer d'eux le même bénéfice que les Américains obtiennent des savants européens qui peuplent leurs universités.
 
S'il se glisse dans le groupe des indésirables,nous devrons les traiter comme tels, avec ni plus ni moins de rigueur que s'il s'agissait d'Anglais, de Russes ou de Hottentots.
 
Il est à peine besoin de mentionner en terminant que LE DEVOIR se propose de servir, dans la mesure de ses moyens et des talents de ses rédacteurs, la culture française dans ce qu'elle a de plus universel et de plus profondément humain. C'est pourquoi nous projetons avec le temps de faire la part très large aux lettres et aux arts, d'ouvrir nos colonnes à toutes les personnes qui auront un message français à communiquer à notre auditoire d'élite.