Positions sur les problèmes sociaux.

Les journaux d'affaires portent généralement peu d'attention aux problèmes sociaux: ils s'occupent plutôt de questions qui ont un rendement financier. Les journaux de parti s'y intéressent dans la mesure où le sort du groupement politique qu'ils servent l'exige: ils les mesurent à l'aune du rendement électoral.

Depuis sa fondation, LE DEVOIR a fait la part très large aux préoccupations d'ordre social. On ne compte plus les campagnes qu'il a menées pour la famille, pour le syndicalisme, pour les oeuvres d'assistance et de bienfaisance, pour une législation sociale intelligente, qui tienne compte à la fois de la dignité des personnes et des exigences de la vie en société. Ce qui a guidé son action, c'est le souci du bien commun, jamais l'arrière-pensée de favoriser un groupe ou de flagorner des intérêts.
 
Le problème social de l'heure présente est celui de la famille. Tous les autres en découlent ou y aboutissent. Dans une société où la famille est forte, les problèmes sociaux sont peu nombreux. Par contre, on constate que plus les fonctions et les vertus de la famille se relâchent, plus les relations entre les personnes et les groupements se compliquent.
 
La famille canadienne-française est en pleine évolution. Hier, elle était largement autonome. Le foyer avait une fonction à la fois économique et sociale; il était atelier de travail et centre de vie familiale. La production étant principalement agricole et artisanale, le père et les enfants en âge de travailler n'étaient pas forcés de sortir à l'extérieur pour gagner leur subsistance; ils la trouvaient sur la ferme ou dans l'atelier du père de famille. De même, tous les membres de la famille vivaient presque constamment ensemble, ne sortant du foyer que pour des relations de voisinage.
 
La vie industrielle a transformé les conditions de vie et de gagne-pain des familles. Depuis que l'usine, le bureau, le chantier et le magasin ont remplacé d'atelier et la ferme, les membres de la famille se dispersent chaque matin pour aller gagner leur vie. Ils se retrouvent le soir à l'heure du repas, puis s'éparpillent de nouveau pour se divertir.
 
L'avènement du capitalisme a provoqué, à notre avis, deux transformations fondamentales: au point de vue économique, la division entre le capital et le travail: au point de vue social, la dislocation des familles. Tout le problème social moderne tient à ces deux phénomènes.
 
Il ne servirait à rien de se lamenter sur le passé. Ce qui est fait est fait. Malgré toutes les récriminations, on ne reviendra pas en arrière, pas plus qu'on ne peut songer à mettre au rancart le tracteur au bénéfice de l'idyllique paire de boeufs. Il vaut mieux regarder les faits comme ils se présentent et tâcher d'en tirer le meilleur parti.
 
Le rôle d'un journal comme le nôtre consiste à prêcher les vertus familiales traditionnelles et à trouver de nouvelles formules d'adaptation et de préservation.
 
Les vertus familiales sont la fidélité, la fécondité et l'autorité. Elles sont à la base des foyers heureux et des familles stables. Elles sont de tous les temps et de tous les lieux. Quand elles déclinent, la famille se disloque et la société est malade. Quand elles fleurissent, il y a de l'ordre et du bonheur.
 
Mais précisément parce que la vie moderne rend plus difficile la pratique des vertus familiales traditionnelles, il faut les épauler ou y suppléer par des formules d'invention récente. On ne finirait pas d'énumérer la multitude d'oeuvres créées par l'imagination de l'homme et nourries par le dévouement des travailleurs sociaux la plupart bénévoles: oeuvres de secours aux mères, aux enfants, aux parents, à ceux qui ont un foyer comme à ceux qui n'en ont pas, à tous les malheureux qui ne trouvent pas dans une famille unie la protection contre les emportements de leur caractère ou de leurs passions.
 
Toutes ces institutions, qui sont nées de la défaillance des vertus familiales, sont une nécessité de notre époque. Un journal catholique se doit de les épauler, car elles sont indispensables à l'ordre social.
 
Au-dessus de la famille, il y a la profession. Elle est un groupement intermédiaire entre la famille et l'État. Au moyen âge, les professions furent solidement organisées. La Loi Le Chapelier de 1791 leur donna le coup de mort et proclama la liberté de travail et d'entreprise. On sait ce qui en est résulté. Incapables de se protéger au moyen de l'association, les ouvriers ont, durant tout le XIXe siècle, subi l'exploitation abusive du capitalisme naissant. Pour rétablir l'équilibre rompu par la puissance grandissante du patron et la détresse non moins grandissante du prolétaire, il a fallu ressusciter les associations professionnelles.
 
Pour les catholiques, la publication de l'encyclique Retum Novarum en 1891 a marqué le départ de la réorganisation des professions. Depuis cette époque, les catholiques sociaux ont déployé une intelligence et un zèle admirables pour éveiller les classes populaires à l'idée de l'organisation professionnelle et pour les protéger contre les entreprises des agitateurs de gauche.
 
Si le communisme n'a pas déjà subjugué les travailleurs de tous les pays occidentaux, on le doit en partie à l'action de l'Église. C'est elle qui, par sa doctrine et par son travail d'organisation, a maintenu la grande majorité des ouvriers dans les voies de l'ordre et du sens commun.
 
Un journal comme LE DEVOIR se doit d'accorder une attention toute particulière aux problèmes professionnels, ouvriers, patronaux et agricoles. Il fera donc la part très large aux événements de caractère professionnel et ne manquera pas l'occasion d'exprimer son opinion sur les faits qui se produisent et les doctrines qui s'affrontent dans cette arène particulièrement agitée.
 
Quant aux hommes qui se dévouent inlassablement au service des groupements professionnels, ils peuvent compter sur notre plus profonde sympathie, car nous savons d'expérience combien leur travail est pénible et ingrat. Mais les agitateurs à gages, les entrepreneurs en syndicalisme pour leur compte propre ou pour celui de meneurs clandestins, peuvent tenir pour certain que nous serons impitoyable à leur endroit. En les dénonçant, nous rendrons service à la société, mais surtout aux ouvriers eux-mêmes qui paient toujours très cher l'erreur de se laisser conduire par de mauvais bergers.
 
La solution des problèmes économiques relève principalement de la vertu de justice. Il s'agit d'une question d'équilibre entre ce qui appartient à chacun. Quand la justice est satisfaite, les problèmes économiques sont en partie réglés.
 
Les problèmes sociaux sont principalement matière de charité. Quand les hommes ne s'aiment pas, même s'ils vivent dans l'abondance, ils sont malheureux et l'ordre social s'en trouve détraqué. C'est pourquoi nous nous efforcerons de prêcher comme principal remède aux maux sociaux la pratique de la charité chrétienne.