Positions sur les questions économiques

Ce qui caractérise la vie économique moderne, c'est la lutte entre le capital et le travail. Depuis que le communisme a pris l'expansion prodigieuse qu'on lui connaît, cette lutte ressemble à un combat à finir entre la droite et la gauche, le capitalisme libéral d'une part et le bolchevisme d'autre part.

Il serait trop long d'exposer, avec toutes les nuances qu'il faudrait, l'attitude qu'un journal catholique doit prendre dans cette bataille. Bornons-nous plutôt à indiquer brièvement quelques positions pratiques que nous avons l'intention d'occuper.
 
Il faut d'abord se garder de confondre capitalisme et droit de propriété. Celui-ci est essentiel au perfectionnement de l'homme et à la poursuite de ses fins: par conséquent nous le défendrons, tout en tenant compte de l'obligation sociale qu'il comporte. Le capitalisme au contraire est un régime d'entreprise et, comme tel, il est d'un caractère accidentel; il n'a pas toujours existé, il peut disparaître pour faire place à un autre régime, sans que l'ordre social en soit bouleversé.
 
Cette distinction éclaire donc l'attitude que nous entendons prendre vis-à-vis de ce qu'on est convenu d'appeler la droite. Défense du droit de propriété, mais attitude critique vis-à-vis des prétentions, du capitalisme. Sans condamner le régime, nous serons impitoyable pour ses abus. D'ailleurs, il faudra faire des distinctions entre les différentes classes sociales ou les groupements d'intérêts qu'on a l'habitude d'inclure dans le terme général, la droite. Le cultivateur qui gagne la vie de sa famille sur 100 acres de terre et le spéculateur qui joue à la bourse des valeurs ou des marchandises sont généralement considérés comme de droite à cause de leur conservatisme, mais aux points de vue économique et social, ce sont deux types différents et opposés.
 
Il faudra faire des distinctions analogues entre les doctrines et les gens qu'on a l'habitude de situer en bloc à gauche. Autant le communisme et son frère aîné, le socialisme, sont condamnables, autant les revendications légitimes des travailleurs méritent l'appui le plus vigoureux d'un journal qui se prétend catholique. C'est même de ce côté qu'il faudra faire porter le gros de notre effort. « La classe riche, a écrit Léon XIII, se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique ». Le travailleur au contraire ne possède pas toujours les moyens de défense et d'attaque qu'il lui faudrait pour s'assurer une place équitable dans un monde livré aux excès de la concurrence. C'est pour lui porter réconfort autant que pour rappeler au riche ses devoirs que l'Église s'est occupée si activement des problèmes économiques depuis un demi-siècle. En mettant l'influence de notre journal au service de la classe des travailleurs, nous contribuerons donc quelque peu à rétablir une sorte d'équilibre.
 
Du reste, ce sont les travailleurs qui constituent aujourd'hui la classe dominante de la société. La Révolution française a marqué la fin de l'influence de la noblesse et a inauguré l'ère de la bourgeoisie. La révolution russe de 1917 a sonné le glas de la bourgeoisie et a marqué le début de l'ascension des travailleurs. Qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, il faut se rendre à l'évidence que les travailleurs, c'est à dire ceux qui vivent d'un salaire, exercent en 1947 un pouvoir absolu sur la vie économique et politique d'une dizaine de pays dominés par le communisme et qu'ils jouissent, par leurs syndicats et les partis politiques qu'ils dirigent, d'une influence énorme sur la direction des affaires de la plupart des autres pays.
 
Cette nouvelle force sociale, qu'il ne sert à rien de nier ou de combattre, il s'agit de savoir si elle servira à l'ordre ou à l'anarchie; et, pour l'Église, si elle sera avec ou contre le Christ. Jusqu'à présent, l'aveuglement stupide ou intéressé d'un trop grand nombre de catholiques de droite, allié à l'inlassable propagande de meneurs de gauche, a fait que la masse des travailleurs, même dans des pays traditionnellement chrétiens, a glissé avec la lenteur certaine des glaciers préhistoriques vers le communisme. Etre de droite ou être de gauche pour un catholique, c'est un non-sens; c'est nier tout simplement l'existence de la doctrine sociale de l'Église qui n'est ni à droite ni à gauche, mais qui est pour et dans la vérité et la justice. Dans le langage courant, on est à droite par rapport à ceux qui sont à gauche et inversement; mais dans la doctrine sociale chrétienne il n'y a ni droite ni gauche, il n'y a que des droits à respecter, des torts à redresser, des misères à soulager par l'application de la justice sociale et par l'exercice de la charité.
 
Le devoir le plus impérieux d'un journal catholique, c'est de mettre tout en oeuvre pour garder ou ramener au Christ la masse des travailleurs, même s'il doit pour cela s'aliéner certaines sympathies dans les milieux conservateurs. Les moyens que nous suggérerons pour arriver à une plus grande mesure de justice sociale seront simples et manqueront d'originalité: l'organisation professionnelle et la coopération.
 
Douze ans de travail social avec les cultivateurs nous ont convaincu que l'organisation professionnelle, c'est-à-dire le syndicat avec les multiples services auxiliaires et complémentaires qu'il appelle, est le meilleur outil de relèvement social à mettre entre les mains du travailleur, à la condition qu'il ne dégénère pas en simple instrument de revendications et de luttes de classes. Parallèlement à l'action syndicale, la pratique de la coopération est un puissant moyen de défense contre les excès du capitalisme et un élément de stabilité sociale en permettant à la multitude des prolétaires l'accès à une propriété collective.
 
Notre expérience nous a permis de constater que l'entreprise saine souffre rarement de l'action du syndicat ou de la concurrence de la coopérative. L'entreprise commerciale et l'entreprise coopérative sont faites pour vivre l'une à côté de l'autre et se faire une concurrence salutaire; salutaire pour l'entreprise commerciale qui est forcée de traiter équitablement ceux qui y travaillent et ceux qui consomment ses produits; salutaire pour la coopérative, qu'une concurrence active tient en éveil. L'économie de demain sera une économie mixte dans laquelle il y aura des artisans et des entrepreneurs (au sens économique du mot) et parmi ces derniers, des entreprises commerciales, des entreprises coopératives et des entreprises d'État.
 
Quant à cette classe de la société, dont on ne parle pas souvent dans les quotidiens et qui pose généralement une énigme à l'intelligence de la plupart des citadins, nous voulons dire la classe agricole, nous ne manquerons pas aussi souvent que de besoin de mettre LE DEVOIR à son service; non pas tant pour la défendre, car les cultivateurs sont depuis quelques années passablement capables de faire leurs luttes eux-mêmes, que pour interpréter son point de vue auprès des consommateurs. Chaque fois qu'il se produit une hausse de prix de telle ou telle denrée agricole, le citadin a l'habitude d'être peu tendre pour l'habitant qu'il accuse volontiers d'exploitation. Une explication franche, chiffres en mains, couperait souvent court à tout malentendu. C'est ce que nous ferons quand besoin se fera sentir.
 
Pour résumer notre pensée, disons qu'en matière économique nous n'avons l'intention de nous situer ni à gauche ni à droite, mais d'interpréter au meilleur de notre jugement la doctrine sociale de l'Église, tout en accordant une préférence marquée au faible et à l'opprimé. Cette position nous paraît conforme aux enseignements du Saint-Siège en matière économique. Il nous faudra cependant interpréter cette doctrine chrétienne dans les faits, lui trouver des applications pratiques. Matière d'interprétation et de jugement, sur laquelle il sera permis d'entretenir une discussion de bon aloi. La discussion et l'expérience sont d'ailleurs, en matière économique comme en toutes autres, facteurs de progrès.