Positions en matière de politique provinciale.

Depuis quelques années, la dominante de la politique provinciale, c'est l'autonomie. Comme il se doit, l'opinion des gens se partage selon le credo politique qu'ils professent. Essayons de démêler l'écheveau.

Par autonomie il faut entendre le droit pour un pays de s'administrer lui-même, c'est-à-dire de voter ses propres lois et de les faire observer. La Constitution canadienne crée deux types d'États: l'État fédéral et les États provinciaux, et détermine la souveraineté de chacun. Certains pouvoirs appartiennent exclusivement à Ottawa; d'autres sont du domaine propre des provinces; quelques-uns sont mal définis et donnent lieu à contestation. Ottawa jouit d'une souveraineté absolue dans le territoire juridique qui lui appartient ; la même chose pour les provinces, sauf en temps de guerre où l'État fédéral possède des pouvoirs extraordinaires, mais limités à la période d'urgence créée par la guerre.
 
Quand un pays attente à la souveraineté d'un voisin, soit en envahissant son territoire, soit en arraisonnant ses vaisseaux en haute mer, soit en maltraitant ses citoyens, le pays lésé demande des réparations et, s'il n'obtient pas satisfaction, rompt ses relations avec l'agresseur, souvent même lui déclare la guerre. Tous les pays sont jaloux de leur souveraineté et n'hésitent pas à la défendre par le sang de leurs soldats, car la perte de la souveraineté signifie la sujétion, la servitude, voire l'esclavage.
 
Quant Ottawa occupe le territoire juridique qui appartient aux provinces, il commet un acte d'agression en tous points semblable à celui de l'Allemagne qui envahit l'Autriche. Que l'annexion soit verticale plutôt qu'horizontale, juridique plutôt que territoriale, cela importe peu. Le fait demeure d'un État qui attente à la souveraineté d'un autre État.
 
Or, avant, pendant et après la dernière guerre comme pendant et après la précédente, l'État fédéral s'est emparé du no man's land qui a toujours existé entre son territoire et celui des provinces et a posté de nombreuses garnisons sur le terrain des provinces. La méthode ressemble à la sorte de collaboration que la Grande-Bretagne à l'habitude d'imposer à ses alliés plus faibles. À la faveur de la guerre, elle installe ses troupes chez eux et, une fois la paix revenue, elle refuse de les retirer en invoquant la nécessité de maintenir l'ordre, de protéger ses intérêts nationaux, d'assurer la paix mondiale, quant tout le monde sait que ces nobles prétextes voilent des intérêts sordides.
 
Les provinces ont non seulement le droit mais le strict devoir de repousser l'envahisseur fédéral, comme c'était le devoir de la Pologne de se défendre contre l'Allemagne. Dans un cas comme dans l'autre, c'est une question d'honneur.
 
Or il ne fait pas le moindre doute qu'Ottawa maintient actuellement des garnisons de fonctionnaires sur le territoire juridique des provinces et ce, contre la volonté de celles-ci. Par exemple, il légifère, surveille et administre en matière d'assurances, alors que les cours de dernière instance ont jugé que ce domaine est du ressort exclusif des provinces: il persiste à se servir de la radio pour fins d'éducation, alors que la Constitution attribue les matières d'éducation au soin propre des provinces: il a établi l'assurance-chômage avec le consentement stupide et personnel du premier ministre du temps, M. Godbout, alors qu'un premier ministre n'a pas le droit de céder une parcelle des droits provinciaux sans l'assentiment du Parlement provincial et sans amendement de la Constitution: il joue de l'intrigue, de l'astuce et de la menace pour se faire céder à perpétuité des droits de taxation que les provinces lui avaient prêtés pour le temps de la guerre seulement.
 
Cette énumération très incomplète nous justifie de prétendre que dans la dispute qui divise actuellement le fédéral et quelques provinces, c'est Ottawa qui est l'agresseur et qu'en conséquence, Ottawa doit être tenu pour l'ennemi numéro un de l'ordre public au Canada. En conséquence, les hommes politiques qui inspirent ou favorisent l'agression d'Ottawa, qu'ils s'appellent King, Ilsley, Abbott, Saint-Laurent ou Godbout, doivent être tenus pour suspects. Ils constituent en tout cas des éléments dangereux dont la population a intérêt à se défaire.
 
D'autre part, le moyen le plus efficace de se défendre contre l'agression, c'est de prendre l'offensive. Si les provinces, plus particulièrement Québec, s'étaient prévalues de tous leurs droits de législation et de taxation. Ottawa aurait eu moins de chance de prendre pied sur leur territoire. Un droit qu'on n'exerce pas est comme un champ inculte; le voisin est tenté d'y exercer un droit de vaine pâture.
 
Les gouvernements qui se sont succédés à Québec depuis 1917, date de la première agression majeure d'Ottawa, n'ont pas tous eu le souci de défendre les droits de la province en les exerçant. Le plus lamentablement insouciant à cet égard fut sûrement M. Godbout dont la faiblesse de caractère en a fait le Charlie McCarthy d'Ottawa de 1939 à 1944.
 
Quant à M. Duplessis, il a eu aux deux conférences interprovinciales une attitude digne et ferme. Depuis, il a manoeuvré d'une façon à peu près passable. Il faut reconnaître à sa décharge qu'il a hérité d'une situation ingrate et qu'il est dans la nécessité de reconquérir pouce par pouce un terrain que M. Godbout a cédé en bloc. Nous tiendrons donc compte de ces faits dans l'appréciation des gestes qu'il posera à l'avenir. Mais qu'il se tienne pour dit que LE DEVOIR ne fera pas défaut d'étaler devant l'opinion publique toute maladresse ou toute lâcheté qu'il pourrait commettre.
 
L'attitude de M. Laurendeau sur cette question est claire et facile. Claire, parce qu'il propose la reprise intégrale de tous les droits provinciaux annexés par Ottawa. Facile, parce qu'il n'est pas, comme M. Duplessis, dans l'obligation de tenir compte d'une situation de faits et de manoeuvrer dans le dédale de la procédure juridique et administrative. Son attitude sur cette question recevra donc notre appui le plus entier.
 
La souveraineté ou, selon l'expression plus connue, l'autonomie est la question fondamentale de la politique provinciale. Les autres sont d'importance secondaire par rapport à celle-là, parce qu'il y va de l'existence même des provinces: To be or not to be, tel est le dilemme shakespearien qui se pose actuellement aux provinces; si elles se laissent prendre dans l'engrenage, elles ne pourront plus facilement se dégager et elles se feront écharpliler comme laine de brebis. C'est pourquoi nous entendons mettre au service de cette cause toute l'influence et tout le prestige du DEVOIR.