Positions en matière de politique nationale.

LE DEVOIR a toujours été un journal politique, jamais un journal de parti. Comme journal politique, il s'est prononcé sur toutes les questions qui ont agité la politique canadienne depuis 1910. Il voulait être, un témoin et il a témoigné. C'est d'ailleurs pour cela qu'il fut fondé. En 1910 encore plus qu'en 1947, la presse était au service des politiciens et des affairistes. Elle louait ou vilipendait selon que le propriétaire ou le bailleur de fonds avait intérêt à le faire. M. Bourassa savait d'expérience combien il est difficile pour un homme politique de faire triompher des idées en marge des programmes de partis, si l'on a toute la presse à dos. C'est pour soutenir ses campagnes contre l'impérialisme qu'il fonda LE DEVOIR en 1910.

En matière de politique fédérale deux idées maîtresses ont guidé les campagnes du DEVOIR: l'indépendance du Canada et l'égalité des races. Voyons ce qu'il faut en penser en 1947.
 
L'indépendance du Canada est un idéal qu'un nombre de plus en plus grand de Canadiens ont le courage de se donner pour objectif. Bien peu cependant osent envisager les conséquences pratiques de cet idéal, c'est-à-dire la rupture définitive et complète de tous les liens impériaux et la proclamation de la République du Canada. Ne nous faisons pas illusion sur le degré d'autonomie auquel nous pouvons atteindre à l'intérieur du Commonwealth des nations britanniques. Ne nous laissons pas leurrer par des niaiseries dangereuses comme l'indivisibilité de la Couronne, inventées à dessein par des juristes grassement payés pour nous faire accepter notre état de vassalité.
 
Aussi longtemps que le Canada aura le même roi que la Grande-Bretagne, aussi longtemps que n'importe quel sujet britannique pourra du jour au lendemain se dire citoyen canadien et s'installer confortablement dans n'importe quel poste de la haute administration, aussi longtemps qu'un étranger viendra à Ottawa se donner pour symbole de l'autorité au nom d'un monarque étranger, le Canada sera à la remorque de la Grande-Bretagne et au service des intérêts impériaux. Il se trouvera aussi des Canadiens, même des Canadiens français qui, moyennant une breloque du genre de la médaille M.B.E. ou C.B.E. ou autres stupidités de même nature, seront prêts à se déclarer satisfaits de leur état de servitude.
 
Le seul moyen pratique pour le Canada de devenir indépendant, c'est de proclamer la république. Nous sommes républicain, parce que nous savons que le seul moyen pratique pour le Canada de se défaire de la tutelle de Londres, c'est de rompre tous les liens qui le rattachent à la Couronne britannique. Les 21 républiques américaines sont devenues indépendantes quand elles ont proclamé la république. Le Canada le deviendra quand il aura le courage de les imiter. S'il y avait un autre moyen plus pratique et plus expéditif d'accéder à l'indépendance complète, nous le choisirions volontiers. En attendant qu'on nous en suggère, nous tenons pour le régime républicain.
 
La tutelle exercée sur le Canada par la Grande-Bretagne est un obstacle à son développement. Demandons-nous ce que seraient aujourd'hui les États-Unis s'ils avaient accepté de se laisser taxer par Londres en 1774 et avaient refusé de se donner l'indépendance. Seraient-ils la première puissance mondiale avec une population de quelque 140 millions et un outillage économique formidable? Auraient-ils, sous la tutelle de Londres, annexé au territoire des 13 colonies de l'Atlantique l'immense arrière-pays qui a reculé leurs frontières jusqu'au Pacifique, au Golfe du Mexique et dans les plaines centrales au-delè des Grands Lacs? Auraient-ils, si leur politique étrangères avait été dictée par 10 Downing St. pris pied dans le Pacifique à Hawaï et aux Philippines, acheté l'Alaska de la Russie, coupé largement dans le territoire canadien du côté du Maine et des plaines de l'Ouest? Il est probable que rien de tout cela ne se serait produit: les colonies britanniques du sud auraient eu un sort analogue aux colonies britanniques du nord: elles auraient joué le rôle de vache à lait et de bête de somme au service de la métropole impériale.
 
Mais en plus de l'argument utilité il y a l'argument dignité. On comprend, à la rigueur, que des peuples arriérés ou mal outillés se sentent dans l'obligation d'accepter une domination étrangère en attendant qu'ils acquièrent l'aptitude et les moyens de se conduire eux-mêmes. Le Canada n'est pas de cette catégorie. Il a atteint un degré de développement matériel et de civilisation spirituelle qui le place au second rang des puissances mondiales et qui en fait en maints domaines un dangereux concurrent pour la Grande-Bretagne. Or il est profondément humiliant pour les Canadiens de voir leur pays jouer le rôle de lionceau trop vieux pour téter mais trop jeune ou trop timide pour prendre la brousse. Le Canada fait songer à ces grands efféminés, figure boutonneuse, air stupide et gestes gauches, qui se tiennent sous la jupe de leur mère et qui ne se sentent pas le courage d'aller jouer avec les garçons de leur âge. En argot de collège, on les appelle des « veuves ».
 
LE DEVOIR favorisera donc de toutes ses forces les hommes, les mouvements et les partis qui se prononceront carrément pour la république canadienne et qui en feront l'objet de leurs travaux. Point n'est besoin de déclarer que nous entendons respecter l'ordre et la légalité. L'indépendance du Canada se réalisera quand la majorité des Canadiens le voudra: la majorité des Canadiens le voudra, quand elle comprendra tout le bénéfice à en tirer. Il s'agit donc d'une vaste campagne d'éducation à laquelle nous désirons nous livrer inlassablement.
 
Le deuxième problème de politique nationale qui mobilisera nos efforts, c'est l'égalité des races. Tant qu'il y aura au Canada des Canadiens de langue française qui ne recevront pas de la part de l'État fédéral, ou de l'un ou l'autre des États provinciaux un traitement équivalent à celui dont jouissent dans Québec les Canadiens de langue anglaise, nous refuserons de « collaborer ». Agir autrement serait pactiser avec l'injustice ou faire preuve d'une stupide naïveté. Il y a deux races au Canada, l'une établie il y a tout près de 350 ans et jouissant du droit du premier occupant et du premier défricheur, l'autre implantée par droit de conquête et ayant acquis, par prescription, droit de cité. Les deux sont destinées à vivre ensemble et aucune n'est assez forte pour faire périr l'autre. Par conséquent, il n'y a qu'un moyen de faire régner la paix et d'assurer l'unité, c'est que les deux races qui peuplent le Canada jouissent en droit et en fait, dans toutes les parties du pays, des mêmes privilèges et des mêmes facilités de gagne-pain et de culture.
 
Nous sommes contre l'unité nationale réalisée aux dépens du faible: nous combattons avec la dernière énergie ces prédicants de bonne entente qui voudraient nous faire jouer le rôle stupide de l'agneau qui se laisse dévorer par le loup. Nous « collaborerons » quand, d'un bout à l'autre du pays, les Canadiens français pourront librement avoir leurs écoles, leurs postes de radio, leurs groupements sociaux, accéder à tous les postes supérieurs de l'Administration, être commandés et commander dans leur propre langue, bref, vivre pleinement leur vie nationale dans le domaine public comme dans la famille sans que l'autorité civile y mette obstacle. Mais aussi longtemps que cette égalité des races ne sera pas réalisée, nous résisterons avec la dernière vigueur.
 
Ce qui ne nous empêchera pas cependant - et c'est ici que nous entendons prendre l'offensive - d'aider par des paroles et par des actes le million de Canadiens français vivant en dehors du Québec. La vieille province a le devoir sacré de secourir matériellement ceux de ses fils qui l'ont quittée pour aller faire leur vie ailleurs: elle doit consentir les plus lourds sacrifices pour les aider à garder leur langue. Elle doit surtout leur donner l'exemple de la dignité nationale. De même que nous sommes portés à juger la France par les actes de ses gouvernants et de ses représentants, ainsi les Canadiens français vivant à l'ouest de l'Outaouais et les Acadiens apprennent à aimer ou à mépriser Québec selon les attitudes de ses représentants officiels. C'est pourquoi nous mettrons un souci particulier à complimenter ou à fustiger ceux des nôtres qui nous feront honneur ou honte. Nous voulons que nos minorités soient fières de nous, comme nous avons raison d'être fiers d'elles.
 
Ces positions en matière de politique nationale n'ont rien d'original puisqu'elles ne font que confirmer l'attitude maintenue par LE DEVOIR durant 37 ans. Il n'était pas hors de propos de les affirmer de nouveau pour qu'on sache exactement à quelle enseigne nous logeons et que nos lecteurs soient informés des droits sentiers où nous les convions à nous suivre.