Positions

Je n'ai pas recherché la fonction de directeur du DEVOIR. Je n'ai pas intrigué pour l'obtenir. J'ai même hésité longtemps avant d'accepter, car je ne gagne rien au change. L'Union catholique des Cultivateurs possède des ressources plus abondantes, est capable d'offrir d'aussi bonnes conditions de salaire et de travail que l'Imprimerie Populaire. Au point de vue du bien à faire et de l'influence à exercer, les deux fonctions se valent et se complètent.

On cherchera peut-être en certains milieux à percer les raisons qui ont pu motiver ma décision. Elles sont simples et peu nombreuses.
 
Depuis les années déjà lointaines où une poignée d'étudiants de l'Université de Montréal lançait le mouvement des Jeune-Canada et poussait la témérité au point de croiser le fer avec le champion de l'escrime politique du temps. M. Alexandre Taschereau, je me suis toujours occupé d'oeuvres et de questions nationales. Les quelques loisirs que me laissaient mes occupations à l'UCC, je les ai consacrés aux mouvements d'action nationale. De plus, durant les 12 années que j'ai été au service de la classe agricole, je me suis constamment efforcé de donner une orientation nettement nationaliste aux oeuvres que j'ai dirigées ou auxquelles j'ai été associé.
 
On voudra bien me rendre le témoignage, j'espère, que mes convictions n'ont jamais nui à l'efficacité de mon travail, qu'elles lui ont, au contraire, fourni l'inspiration sans laquelle rien de solide ne se crée. L'Union catholique des Cultivateurs, qui est aujourd'hui l'association professionnelle agricole la plus puissante du Canada par le nombre de ses membres cotisants, l'abondance de ses ressources financières et la diversité des services qu'elle dirige, est une preuve évidente qu'une oeuvre d'inspiration nationale peut être réaliste tout en s'inspirant d'un idéal élevé.
 
Il m'a toujours fait mal au coeur de voir des hommes qui se disent pratiques et qui, par conséquent, se croient permis de mépriser et même de renier les leurs dès qu'ils ont atteint le million, faire une moue de pitié vis-à-vis des oeuvres canadiennes-françaises, maisons d'éducation, hôpitaux, associations de bienfaisance, groupements d'action sociale ou nationale, et trouver que chez nous le désintéressement est nécessairement allié à l'incompétence et à l'inefficacité. Il s'est trouvé à l'Union catholique des Cultivateurs un groupe de jeunes pour démontrer le contraire en transformant une association, à peine viable il y a 10 ans, en un des groupements canadiens-français les plus dynamiques et les plus solides.
 
Mon passage de l'UCC au Devoir n'a donc rien qui puisse surprendre: ce n'est pas un changement d'orientation, encore moins un reniement. Je continuerai ma marche dans le même sens, mais sur un autre palier.
 
Par tempérament autant que par formation, je me sens porté vers le positif. J'admets qu'il est parfois nécessaire de démolir, cela peut même devenir un passe-temps agréable et utile. Mais on ne peut tout de même pas passer sa vie à s'inscrire en faux contre tout ce que l'adversaire dit et fait. Il faut l'accabler de suggestions plutôt que de reproches. C'est du reste le seul moyen de savoir s'il est sincère.
 
Les Canadiens français se sont toujours trop tenus sur la défensive. En politique, leurs dirigeants à Québec se sont souvent contentés de dresser un barrage de mots à l'envahissement du fédéral, alors qu'il aurait fallu prendre l'offensive et occuper des positions sur le terrain convoité par Ottawa. En affaires, on récrimine contre le Juif et l'Anglais, mais on ne se donne pas la peine de renouveler ses méthodes, de retenir les services des meilleurs techniciens et des meilleurs comptables, de faire une publicité intelligente et suivie, bref de lutter contre l'adversaire à armes égales. Même en matière religieuse, on met généralement l'accent sur les commandements qui défendent le mal; on insiste moins sur ceux qui ordonnent le bien.
 
Cette tournure d'esprit s'explique facilement chez un peuple minoritaire qui dû, pour survivre, se replier sur lui-même, faire le hérisson pour éviter d'être mangé. Mais aujourd'hui que les Canadiens français sont devenus un peuple presque adulte, qu'ils occupent des positions solides en politique, en éducation, en affaires, dans le domaine des arts, des lettres et des sciences, ils doivent avoir le désir de se manifester, le souci d'affirmer leur présence.
 
C'est mon ambition que LE DEVOIR devienne pour les Canadiens français un guide d'action pratique, un étendard de conquête. Évidemment il ne manquera pas l'occasion de fustiger la bêtise des hommes, mais en indiquant en même temps la route qu'on aurait dû suivre, les actes qu'on aurait dû poser. Combattre un adversaire à distance exige peu de courage; mais se vaincre soi-même, fouetter ses énergies, travailler à se dépasser chaque jour, voilà qui demande de la détermination. C'est le sentiment que LE DEVOIR s'efforcera, encore plus que dans le passé, de mettre dans le coeur de chaque Canadien français, sans vaine acrimonie à l'égard de ceux qui ne sont pas de sa race. Je serais pleinement récompensé si mon passage à la direction du DEVOIR pouvait contribuer à rendre mes compatriotes conscients de leur force et de leur valeur, déterminés à se surpasser eux-mêmes et à déclasser les autres.
 
Je manquerais à la plus élémentaire bienséance si je ne rendais pas hommage aux deux grands Canadiens qui m'ont précédé à la direction du DEVOIR, MM. Henri Bourassa et Georges Pelletier. Le premier étant un orateur prestigieux; le second, un journaliste d'une rare puissance. Par des dons différents et souvent contraires, l'un et l'autre ont imprimé au DEVOIR un caractère ineffaçable et lui ont acquis une influence dépassant de beaucoup le cercle restreint de ses lecteurs. Ce n'est pas une tâche facile que de leur succéder. Je n'ai d'ailleurs pas la prétention de les égaler. Tout au plus ai-je l'ambition de faire bénéficier l'entreprise d'une certaine expérience des affaires alliée à la pratique des oeuvres économiques et sociales.
 
Je prends pour un honneur peu commun et une tâche très lourde d'avoir à diriger un journal destiné à des lecteurs aussi éclairés que ceux du DEVOIR. Ceux qui me connaissent déjà seront portés à l'indulgence, car ils savent les limites de mon talent. Les autres apprendront à estimer ma bonne volonté. Mais tous me sauront gré des efforts que je ferai pour garder et attirer à la rédaction du journal les meilleurs talents du journalisme canadien-français. Je veux que cette rédaction soit l'oeuvre d'une équipe d'hommes qui mettent en commun non seulement leur talent, mais aussi leur dévouement à une cause nationale.
 
Ai-je besoin d'ajouter que, dès le moment de ma nomination, j'ai été investi de tous les pouvoirs attribués au directeur du DEVOIR par l'acte de fidéicommis de 1928? Par conséquent, je suis et je serai seul responsable des positions que LE DEVOIR prendra à l'avenir; on devra m'en attribuer le mérite ou le blâme. Ceux qui chercheront à expliquer mes attitudes futures par l'intrigue de tel parti politique, l'intervention de tel bailleur de fonds, l'influence de tel personnage, seront dans l'erreur. LE DEVOIR a toujours été un journal indépendant voué à la défense de l'Église et de la patrie. Il restera inébranlablement fixé dans ces positions aussi longtemps que j'en aurai la direction.