Avant le combat

Ce journal n'a pas besoin d'une longue présentation. On connaît son but, on sait d'où il vient, où il va.

Nous reproduisons, dans une autre colonne, le programme d'action, déjà connu, de la société dont LE DEVOIR est la première oeuvre. C'est ce programme que le journal va faire connaître à la foule, afin d'en assurer la diffusion et le triomphe.
 
Et comme les principes et les idées s'incarnent dans les hommes et se manifestent par les faits, nous prendrons les hommes et les faits corps à corps et nous les jugerons à la lumière de nos principes.
 
LE DEVOIR appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.
 
Dans la politique provinciale, nous combattons le gouvernement actuel, parce que nous y trouvons toutes les tendances mauvaises que nous voulons faire disparaître de la vie publique: la vénalité, l'insouciance, la lâcheté, l'esprit de parti avilissant et étroit.
 
Nous appuyons l'opposition, parce que nous y trouvons les tendances contraires: la probité, le courage, des principes fermes, une grande largeur de vues. Ces principes sont admirablement réunis dans la personnalité de son leader, M. Tellier.
 
Le jour où ce groupe ne suivrait plus les inspirations qui le guident aujourd'hui, il nous trouverait sur sa route pour le combattre comme nous combattons les hommes au pouvoir.
 
À Ottawa, la situation est moins claire.
 
Les deux partis s'enlisent dans le marasme où gisait la politique provinciale il y a quelques années.
 
Le souci de la conquête ou de la conservation du pouvoir semble être leur seul mobile.
 
Depuis 10 ans, des questions vitales se sont imposées à l'étude de nos parlementaires fédéraux: la guerre d'Afrique et l'impérialisme, la constitution des nouvelles provinces et le droit des minorités, la construction du Grand-Tronc-Pacifique et le régime des chemins de fer, l'immigration étrangère, et le peuplement du territoire national.
 
Par une sorte de conspiration, les deux groupes parlementaires se sont entendus pour donner à chacun de ces problèmes, une solution où le droit, la justice, l'intérêt national ont été sacrifiés à l'opportunisme, aux intrigues de partis ou, pis encore, à la cupidité des intérêts individuels.
 
À l'heure même où nous entrons en scène, le parlement est saisi d'une question de la plus haute importance qui n'est qu'un épisode nouveau du mouvement impérialiste: la construction d'une marine canadienne.
 
Assisterons-nous à une répétition de la comédie de 1899? Le peuple canadien sera-t-il la dupe des machinations et des misérables intrigues des partis?
 
Le discours retentissant de M. Monk, à Lachine, nous donne l'espoir que la situation dangereuse et abrutissante où nous gisons ne durera pas.
 
Le député de Jacques-Cartier peut être assuré de notre appui, s'il maintient son attitude avec fermeté, logique et persévérance.
 
Pour assurer le triomphe des idées sur les appétits, du bien public sur l'esprit de parti, il n'y a qu'un moyen: réveiller dans le peuple, et surtout dans les classes dirigeantes, le sentiment du devoir public sous toutes ses formes: devoir religieux, devoir national, devoir civique. De là le titre de ce journal qui a étonné quelques personnes et fait sourire certains confrères.
 
La notion du devoir public est tellement affaiblie que le nom même sonne étrangement à beaucoup d'oreilles honnêtes.
 
Quant aux boutiques où, sous couleur de journalisme, on bat monnaie en exploitant la badauderie du public, les fonds secrets des gouvernements et la caisse des grandes compagnies, en vendant en gros ou en détail, principes, idées et programmes, le mot comme la chose doivent, en effet, y créer une impression divertissante.
 
Cet étonnement et ces rires nous confirment dans la pensée que notre oeuvre est urgente et le nom bien choisi.
 
Du reste, qu'on ne s'effraie pas de l'austérité du titre: le devoir n'exclut pas la gaieté, au contraire.
 
Sans doute, nous ne donnerons pas à nos lecteurs le genre de joyeusetés qu'on trouve à foison dans les journaux « à grand tirage et à petites images », comme les appelait, un jour, un modeste confrère: mais nous aurons une rédaction assez variée pour rendre LE DEVOIR aussi agréable qu'utile.
 
Sur toutes choses - fond ou forme - nous n'avons pas songé un instant qu'il serait possible de plaire à tout le monde ni d'atteindre à la perfection. Notre ambition se borne à chercher à faire de notre mieux ce que nous prêchons: le devoir de chaque jour.
 
Nous espérons mériter la bienveillance, l'encouragement et les bons conseils des gens d'esprit et de bien. Quant aux autres, nous n'en avons cure.