ADM: les démocrates exigent la tenue d’une enquête indépendante

La crédibilité du président George W. Bush en ce qui a trait à l’arsenal irakien est attaquée un peu plus chaque jour par les médias et par l’opposition démocrate aux États-Unis.

Hier, deux candidats à l’investiture démocrate, le sénateur du Connecticut Joseph Lieberman et l’ex-gouverneur du Vermont Howard Dean, ont exigé la tenue d’une enquête indépendante tandis que 16 représentants du même parti ont adressé par écrit une demande d’explications à la Maison-Blanche. Ces initiatives surviennent après que le réseau CBS et le quotidien The Washington Post eurent indiqué que la CIA avait mis en doute, avant le 28 janvier dernier, les renseignements sur de prétendues commandes d’uranium africain par Bagdad, que le président Bush a utilisés ce soir-là dans son discours sur l’état de l’Union.
Citant de «hauts responsables de l’administration», CBS a affirmé jeudi, dans son journal du soir, que les références aux présumées tentatives d’achat d’uranium par le régime de Saddam Hussein ont été maintenues dans le discours du 28 janvier «malgré les objections initiales de la CIA».
Hier, le Washington Post rapportait de son côté que la CIA avait vainement tenté, en septembre 2002, de persuader le gouvernement britannique de supprimer dans un texte officiel du renseignement une référence à des tentatives irakiennes d’acquérir de l’uranium en Afrique.
«Nous nous sommes consultés sur le texte et avons recommandé de ne pas utiliser ce matériel», a déclaré au journal américain un haut responsable de l’administration Bush proche du dossier.
En soirée hier, le directeur de l’Agence centrale de renseignement (CIA), George Tenet, a toutefois reconnu hier soir sa responsabilité dans le fait qu’une allusion sur l’achat d’uranium par l’Irak en Afrique se soit trouvée dans le dernier discours sur l’état de l’Union du président.
«Je suis responsable du processus d’approbation de mon agence», a souligné George Tenet dans un communiqué, confirmant les dires de l’administration qui répète que cette partie du discours avait été relue par les services de renseignement qui n’avaient pas estimé nécessaire de la corriger.
Depuis l’Afrique, où ils se trouvent en tournée, tant le président Bush que sa conseillère en matière de sécurité nationale, Condoleezza Rice, ont également nié les informations des médias. M. Bush a affirmé que «le discours que j’ai fait à la nation avait été approuvé par les services de renseignement, [que] c’était un discours au peuple américain qui détaillait des dangers représentés par le régime de Saddam Hussein».
«Mon gouvernement a pris les mesures adéquates face à ces dangers, et le résultat est que le monde est plus sûr et plus paisible», a-t-il poursuivi.
Si le directeur de la CIA, George Tenet, avait des doutes sur la phrase dans le discours du président, «il ne les a pas communiqués» à M. Bush ou à son personnel, a affirmé Condoleezza Rice.
Lors de son intervention du 5 février devant le Conseil de sécurité de l’ONU, intervention consacrée au «dossier à charge» contre le régime de Saddam Hussein, le secrétaire d’État Colin Powell s’était abstenu d’évoquer l’uranium africain. Quelques jours plus tard, présentant son rapport d’inspection devant le même conseil, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohamed el-Baradeï, avait taillé en pièces les accusations américaines, faisant état de faux documents.
Qualifiant les derniers développements de «troublants», le sénateur Lieberman a déclaré hier par voie de communiqué: «Nous savons maintenant que l’information [au sujet du nucléaire irakien] donnée lors du discours sur l’état de l’Union était fausse et qu’elle a trompé le peuple.»
«Soit le gouvernement est incompétent, soit il ne dit pas la vérité. Nous devons connaître la vérité», a dit de son côté le candidat Howard Dean hier sur les ondes d’ABC.
Pour leur part, les représentants de la minorité démocrate à la Chambre basse disent s’inquiéter d’une possible «manipulation ou exagération du renseignement [sur l’Irak]». La lettre qu’ils ont fait parvenir à la présidence a été rédigée par l’élu du Massachusetts, Ed Markey, et signée par 15 de ses collègues qui avaient tous voté à la fin 2002 en faveur de l’usage de la force contre l’Irak.
La Maison-Blanche a reconnu mardi que le président Bush n’aurait pas dû soutenir dans son discours sur l’état de l’Union que l’Irak avait tenté de se procurer en Afrique de l’uranium pour reconstituer son programme nucléaire militaire. Selon un porte-parole de la Maison-Blanche chargé de la sécurité nationale, Michael Anton, ces informations «n’étaient pas assez détaillées ou précises pour que l’on soit certain que de telles tentatives avaient eu lieu».
Cette mise au point survenait après que le New York Times eut publié un article critique citant un ancien ambassadeur au Niger. Joseph Wilson, qui avait été dépêché à Niamey en février 2002 pour enquêter sur ces rumeurs d’achat d’uranium, est sorti de sa réserve en déplorant que ses conclusions, négatives, n’aient finalement pas été retenues. «Certaines informations du renseignement portant sur le programme irakien d’armes nucléaires ont été déformées afin d’exagérer la menace irakienne», a-t-il affirmé dans une tribune publiée lundi par le New York Times.
Le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, n’a pas nécessairement servi la cause de son patron en déclarant, mercredi devant le Congrès, que «la coalition n’a pas agi en Irak parce que nous avions découvert de nouvelles preuves sur l’acquisition par l’Irak d’armes de destruction massive». C’est «l’expérience vécue le 11 septembre» 2001 qui a motivé le déclenchement de la guerre, a poursuivi le ministre.
Ces propos s’apparentent d’ailleurs à ceux qu’avait tenus, fin mai, son adjoint Paul Wolfowitz dans une entrevue au Vanity Fair, propos qui ont carrément scandalisé. Wolfowitz avait déclaré que des «raisons bureaucratiques» ont conduit à se concentrer sur l’arsenal supposé de Saddam Hussein. Wolfowitz a déclaré à cette époque que les États-Unis avaient trois sujets de préoccupation à propos de l’Irak avant la guerre: les armes de destruction massive, le terrorisme et les exactions perpétrées sur les citoyens irakiens par le régime de Saddam Hussein, mais que la question des armes avait été privilégiée dans le but de vendre la guerre auprès de l’opinion.
Les services de renseignement italiens ont transmis au début 2002 un rapport sur les documents portant sur le Niger — pas les documents eux-mêmes — à d’autres services de renseignement occidentaux. C’est apparemment ainsi que les services de renseignement britanniques et américains ont appris leur existence, dit-on de source gouvernementale américaine.
Un porte-parole de la CIA s’est refusé hier à tout commentaire sur les informations données par CBS.
Un responsable américain a de son côté dit à Reuters que l’an dernier, la CIA avait fait savoir aux services de renseignement britanniques qu’elle n’accordait pas beaucoup de crédit aux informations selon lesquelles l’Irak aurait tenté de se procurer de l’uranium en Afrique. «Nous nous posions des questions sur la véracité de cette histoire et nous avons partagé nos préoccupations avec eux, mais finalement, ils ont pensé que leurs informations étaient solides», a dit le responsable sous le sceau de l’anonymat.
La CIA a fait part de ses préoccupations peu avant que le rapport britannique ne soit publié et avant que l’agence américaine n’ait vu les documents sur le Niger, dont on sait maintenant que ce sont des faux. «Nous n’avions pas idée que c’était des faux, nous n’avons vu ces documents que bien plus tard. Nous n’étions pas convaincus que c’était vrai, nous ne croyions pas trop à leur véracité pour diverses raisons», a dit le responsable.
Avec l’Agence France-Presse et Reuters