Gouvernement Harper - Sous haute surveillance

Déjà cinq ans de gouvernement conservateur à Ottawa. Le 23 janvier 2006, Stephen Harper mettait fin à quelque 40 années de gouvernance centriste du pays et inaugurait, espéraient alors ses partisans, une ère de changement. Cinq ans plus tard, le Canada a-t-il changé... pour le mieux ou pour le pire? Ce furent des années plutôt tranquilles. LA révolution conservatrice n'a pas eu lieu. Pas encore.

Cette élection du 23 janvier 2006 marquait de fait une rupture avec la manière douce qu'avaient eue jusque-là les libéraux des Pearson, Trudeau et Chrétien et les conservateurs de Clark et de Mulroney de gouverner tantôt au centre gauche, tantôt au centre droit, mais le plus souvent au centre. On pouvait s'attendre au pire. Sous la direction de Stephen Harper, le Parti conservateur était devenu un parti franchement de droite, fondé sur des valeurs morales religieuses et prônant la réduction du rôle de l'État, la valorisation des libertés individuelles, sauf lorsque la loi et l'ordre pourraient être en cause.

Cinq ans plus tard, il faut bien reconnaître que le pire n'est pas survenu. Si le Canada a changé, ce n'est pas tant le résultat des politiques du gouvernement Harper que le simple passage du temps et l'effet d'une profonde récession économique. Oui, il y a eu l'Afghanistan, mais ce fut la poursuite de l'engagement militaire décrété par les libéraux de Paul Martin. Oui, on a baissé la TPS de deux points et réduit le fardeau fiscal des entreprises, mais les dépenses et la taille de la fonction publique fédérale ont continué de croître, ainsi que le déficit. Oui, les prisons débordent depuis que furent votées, avec le concours de l'opposition, des lois augmentant la durée des séjours en prison. En dépit d'une rhétorique de droite entretenue par les principaux porte-parole du gouvernement, l'action de celui-ci fut entravée par son statut minoritaire et les contraintes imposées par les enjeux de l'heure, notamment sur le plan économique.

Après cinq ans de pouvoir, le gouvernement Harper n'a pas de grandes réalisations à inscrire à son bilan, tels le rapatriement de la Constitution ou l'entente de libre-échange avec les États-Unis. L'ambition des conservateurs est autre. Elle a trait tout simplement à la prise du pouvoir et à l'élection d'un gouvernement majoritaire capable d'imposer au pays ses valeurs.

Le projet de Stephen Harper est celui-là. Il le porte depuis déjà une dizaine d'années. Son plus grand succès jusqu'ici aura été de coaliser les forces de droite dans un nouveau Parti conservateur. Avec cet instrument, il savait qu'il lui serait possible, grâce à la fragmentation des partis de centre gauche, de se glisser au pouvoir pour peu qu'il donne à son nouveau parti un air de respectabilité. Furent ainsi évacuées de son programme les références à l'adoption d'une loi sur l'avortement et à la révision des politiques de bilinguisme. Dans le même esprit, il fit preuve d'une ouverture inattendue envers le Québec qui contribua beaucoup à sa victoire du 23 janvier 2006.

Stephen Harper est contraint dans sa gestion des affaires publiques à faire preuve de pragmatisme. Il maîtrise à merveille le jeu politique, comme on a pu le voir lorsqu'il fit adopter la motion reconnaissant le Québec comme une nation. Mais devant l'écart persistant entre la rhétorique conservatrice et les actions du gouvernement, un doute persiste quant à la sincérité de ce pragmatisme. Un doute qui suscite la méfiance de deux électeurs sur trois qui, à deux reprises, ont donné le mandat à une opposition majoritaire de maintenir ce gouvernement sous haute surveillance. C'est grâce à celle-ci si le pire n'est pas survenu.

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