Pierre Bourgault (1934-2003) - Mort d'un homme libre

Pierre Bourgault, en juin 1983. C’était il y a vingt ans.
Photo: Pierre Bourgault, en juin 1983. C’était il y a vingt ans.

Ces dernières années, quand on sonnait chez Pierre Bourgault avenue du Mont-Royal, au coeur du quartier qu'il aimait tant et qu'il ne quittait pratiquement plus que pour essayer son «char», la passion de sa deuxième vie, un timbre au rez-de-chaussée avertissait qu'on pouvait ouvrir la porte. Puis, au premier étage, une autre porte s'entrebâillait et une voix, cette voix de stentor qui avait remué tant de foules et qu'avait à peine écorchée le passage des ans, lançait: «Avez-vous peur des chiens?»

Si on répondait «non», la horde était lâchée. La horde, c'était Beau Bonhomme, un molosse surexcité et à la salive abondante, mais pas méchant pour deux sous, qui dévalait les marches quatre à quatre pour vous «accueillir». C'était du Bourgault tout craché: vous le vouliez, il était là, mais vous deviez le prendre au complet. Son toutou avec.

Aujourd'hui, Beau Bonhomme est orphelin, et bien d'autres marquent le deuil. Bourgault est mort hier à l'Hôtel-Dieu de Montréal, à l'âge de 69 ans, emporté par une «maladie pulmonaire chronique obstructive», autre façon de nommer le prix de décennies de tabagisme compulsif et impénitent. Même après une série de pontages, il continuait de fumer sans relâche. Il le disait lui-même, il s'en foutait.

Il savait bien sûr que les oraisons funèbres allaient fondre sur sa dépouille aussitôt son dernier soupir rendu, mais il n'en voulait pas. Bourgault était athée, rationnellement et viscéralement, et la mort était quelque chose qui allait arriver un jour, point à la ligne, c'est tout, pas de quoi en faire un plat. «Une vie, c'est assez, racontait-il dans une entrevue il y a une dizaine d'années. Je ne suis pas contre la mort.»

Il en rigolait même. Lors d'une rencontre avec des étudiants dans les mois précédant le référendum de 1980 et à laquelle assistait l'auteur de ces lignes, il déclarait, ayant tout juste dépassé la mi-quarantaine: «Vous êtes jeunes, mais j'ai un avantage sur vous: moi, je ne peux plus mourir jeune.»

Mieux: il y a deux ou trois ans, à la demande de Jean-René Dufort, il avait accepté de commenter sa propre «viande froide», ainsi que les journalistes nomment les textes et reportages faits d'avance lorsque le décès d'une personnalité publique peut être appréhendé.

Mais Bourgault détestait surtout «rabâcher» le passé. «Dans mon temps», disait-il au Devoir en 2000 à l'occasion d'une série sur la Révolution tranquille dont il avait été un acteur important, voilà une expression qu'il soutenait ne jamais utiliser. «L'histoire, on la traîne avec nous, elle nous enchaîne, nous retient», racontait-il, sachant qu'un décès est toujours l'occasion de rebrasser de vieilles... histoires. Et comme, «au Québec, nous admirons trop et nous méprisons trop», les débordements ne sont jamais loin.

Si, à cet égard, il a triché un peu en publiant de nombreux recueils de ses chroniques publiées dans des magazines et journaux (Nous, L'Actualité, Le Devoir, The Gazette, Le Journal de Montréal), Bourgault lui aura tout de même fait un joli pied de nez, à l'histoire: plusieurs centaines de ses discours — le chiffre de 3500 est fréquemment évoqué — sont à jamais disparus, pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont jamais été écrits. Ne reste que le souvenir d'un tribun exceptionnel, spectaculaire, qui avait déjà raconté craindre lui-même l'ampleur de l'ascendant qu'il exerçait sur les foules. Il les aurait conviées en enfer que, hypnotisées, elles l'auraient suivi.

Il faut dire que Pierre Bourgault n'était pas un homme particulièrement modeste. Mais il avait nul doute d'excellentes raisons.

Né à East Angus, formé à Brébeuf (où Le Devoir, trop progressiste, ne circulait que sous le manteau), Bourgault avait été marqué dans sa jeunesse par deux éléments: l'oppression linguistique des Québécois francophones et la chape de plomb que maintenait l'Église catholique sur la société civile. Écoeuré, il avait fait ses valises pour l'Europe en 1959, avec la ferme intention de ne jamais revenir. Six mois plus tard, il était de retour, alors que le Québec était suspendu à un mot: désormais. Il viendra à la politique, dit-il, «par hasard».

Au moment où la Révolution tranquille s'ébranle, il se joint au Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) naissant, où son talent d'orateur ne tarde pas à se faire jour. En 1964, il devient le chef du parti qui ne s'extirpera jamais véritablement de la marge mais se fera remarquer par sa propension à l'agitation. En 1968, deux ans après que le RIN eut contribué à la défaite des libéraux de Jean Lesage en divisant le vote dans plusieurs comtés, Bourgault saborde la formation et invite ses membres à se joindre au Parti québécois que fonde René Lévesque.

Indépendantiste de choc, peu porté sur la demi-mesure, homme que les excès de langage ne rebutaient pas, Bourgault demeurera la mauvaise conscience du PQ jusqu'à son départ définitif, au début des années 1980. Ses querelles avec Lévesque — qu'il a notamment déjà traité de «petit despote de province» — sont demeurées légendaires, et il a souvent été récupéré par les adversaires du mouvement souverainiste, qui se servaient de lui pour tenter d'en illustrer l'intransigeance.

À compter du milieu des années 1970, aidé notamment par Robert Bourassa avec qui, paradoxe, il a lié une solide amitié, Bourgault, l'homme de paroles, s'est tourné vers l'enseignement et la communication, écrite comme orale, tout en continuant de jeter de temps à autre un brûlot dans la mare politique (Moi, je m'en souviens, 1989, réplique à Lévesque qui avait écrit Attendez que je me rappelle; Maintenant ou jamais!, 1990). Il a souvent évoqué sa passion pour les jeunes à qui il enseignait et qu'il voyait jouir d'une liberté que sa génération n'avait pas connue. Et il y a quelques jours encore, on l'entendait à la radio de Radio-Canada prendre position, infatigablement, souvent à l'encontre des idées reçues, quintes de toux à l'avenant.

On pouvait lui demander si, ces dernières années, il avait molli. Il n'en savait rien, et pour tout dire, il s'en foutait. Il avait certes beaucoup vieilli, mais il avait blanchi si prématurément que se dégageait l'impression qu'il avait toujours été comme ça. Les célébrissimes colères se faisaient plus espacées et plus sourdes. Il y avait en Bourgault un mélange étrange d'humanisme et de misanthropie, d'espoir et de résignation. De superbe et d'autodérision aussi, lui qui pontifiait d'un côté et n'hésitait pas, de l'autre, à se qualifier de «vieille tapette». Mais il n'y a pas de mélange dans le fait que, jusqu'au bout, il n'en a fait qu'à sa tête.

Libre il a vécu, libre il est mort.

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