Éloge des gangs de rue

Photo: Jacques Nadeau

La colère gronde chez les jeunes Noirs de Montréal. Une colère mêlée de tensions raciales et d'un vif sentiment d'exclusion qui atteignent leur paroxysme au sein des gangs de rue. Deux anthropologues, Gilles Bibeau et Marc Perreault, se portent à la défense de ces groupes qui suscitent la frayeur populaire.

L'attaque s'avère parfois la meilleure défense. Une jeune fille de 17 ans n'éprouvait aucune envie d'adhérer à une gang jusqu'à ce qu'une dizaine de filles de Rivière-des-Prairies viennent la battre sur le terrain de son école. Elle s'est défendue, jusqu'au sang. Révoltée, son premier réflexe a été de «faire une gang» et de se venger. «On est descendues à Rivière-des-Prairies. On les a battues, bien battues.» Ce jour-là, elle est entrée dans cet univers mystérieux et méprisé des gangs de rue.

Avant de constituer une petite école du crime, la gang forme un système de défense pour les jeunes Québécois d'origine afro-antillaise. Les anthropologues Gilles Bibeau et Marc Perreault ont sondé quelque 200 jeunes Noirs identifiés aux gangs de rue — de petits criminels comme des rêveurs naïfs — pour en tirer un essai révélateur, intitulé La gang: une chimère à apprivoiser.

Les auteurs s'éloignent du discours alarmiste des médias et des policiers sur la réalité des gangs de rue pour en faire l'éloge, avec certains bémols. Certes, l'univers des gangs de rue comporte son lot de délinquance: meurtres gratuits pour de stupides questions de défense du territoire et viols collectifs de filles considérées comme une propriété privée. Mais ces excès de violence, bien réels, n'occupent qu'une frange minoritaire au sein du phénomène plus large des gangs de rue. L'aura de violence est attribuable à la généralisation du souci de sécurité absolue, estiment les auteurs.

En questionnant les jeunes sans relâche et en s'interrogeant sur le sens de leur adhésion à la gang, MM. Perreault et Bibeau parviennent à la conclusion qu'il faut encore plus de gangs. En effet, celles-ci servent de protection pour les jeunes. Pendant leur enquête, les auteurs ont remarqué que les jeunes d'origine afro-antillaise regroupés au sein de gangs entretiennent 15 fois moins d'idées suicidaires que les Blancs de leur âge. Tandis que les jeunes Blancs conjuguent le monde au je, les Noirs le font au nous. Ceux-ci sont plus prompts à tomber dans les excès du groupe et les comportements antisociaux, mais ils ne souffrent pas des débordements d'individualisme et du sentiment d'autodestruction qui affectent les Blancs.

«Encourageons le lien social. Développons le lien social au sein des gangs, et nous aurons protégé les jeunes contre les dérives autodestructrices», lance Pierre Bibeau en entrevue. Au lieu d'éliminer les gangs, il faut plutôt identifier et freiner l'émergence de comportements criminels à l'intérieur du groupe. «Ce n'est pas seulement l'affaire de la police mais celle de la société. Il faut être capable d'accepter que ça crie sur le coin de la rue sans qu'on se sente obligé d'appeler les policiers.» Pierre Bibeau souhaite «plus d'éducation et moins de répression» pour ces jeunes.

Montréal, ville raciste? Un témoignage d'un jeune fauteur de trouble suffit pour se convaincre que si. «Quand tu avais martelé un Blanc, tu pouvais recevoir des grosses peines de prison. Il y avait du monde qui faisait des six mois, presque des un an. Alors que quand tu battais un autre Noir, tu fais un mois ou deux. Vous voyez ce que ça crée psychologiquement dans notre tête.»

En plein coeur de la crise d'adolescence, les jeunes Noirs de Montréal sont animés par la rage de l'exclusion. Ils sont pleinement conscients que la société québécoise ne leur offre pas les mêmes possibilités d'avancement, même avec des diplômes. Ils perçoivent leurs parents comme «des perdants» du système, qui ont travaillé dur toute leur vie en milieu ouvrier et qui deviennent remplaçables dès la cinquantaine. Dans l'esprit des jeunes, leurs immigrants de parents ont tout donné, même leur santé, sans recevoir quoi que ce soit en retour. Et les enfants ne veulent surtout pas finir comme eux.

L'éducation reçue par ces enfants, sur un modèle autoritaire importé sans concession des pays antillais, cause également des frictions. Les jeunes Afro-Antillais saisissent bien le décalage entre leur éducation et celle des Québécois «de souche». Eux aussi voudraient dialoguer. Mais leurs parents répondent par des coups de bâton. La violence au sein de la cellule familiale devient un motif d'appartenance à la gang. Au sein du groupe, la plupart des jeunes interrogés par les deux anthropologues ont retrouvé l'écoute, l'attention et la compréhension qui leur font cruellement défaut à la maison. Bien sûr, des chefs de bande malins réussissent à exploiter cette carence à leur avantage, entraînant progressivement les nouveaux membres dans les ruelles du crime.

La gang forme non seulement une famille, elle est perçue comme un instrument de prédilection pour accéder à la réussite sociale. Elle nourrit l'espoir du succès. Non seulement le groupe protège le jeune, il l'aide à atteindre ses objectifs. Il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société de l'objet, rappelle Pierre Bibeau, «une société compétitive et intolérante à l'endroit de ceux qui n'ont pas de talent et vont à l'encontre de l'ordre social».

C'est le grand paradoxe de l'univers des gangs. Les jeunes y adhèrent animés d'un puissant sentiment d'exclusion et déversent leur fiel sur un système social indifférent à leur sort. Et pourtant, ils cherchent à l'intérieur de la gang une façon de gagner de l'argent et de réintégrer le système, mais à titre de gagnants.

«La gang est extrêmement positive pour le jeune. Elle structure l'identité, elle réinvite sa position dans la société. Mais en même temps, elle a un versant négatif parce qu'elle peut faire basculer dans la petite criminalité», estime Pierre Bibeau. Ni noir ni blanc.