Enchantement culturel

Je n'y étais pas en touriste. Deux lectures publiques et une projection de La Dernière Fugue étaient au programme.

Bien sûr, il y eut la satisfaction personnelle de voir des salles remplies de gens avides de culture et d'échanges. Un auditoire de 120 personnes, un dimanche après-midi ensoleillé et chaud de juillet, pour entendre un auteur lire plus ou moins habilement des extraits de ses livres, ce n'est pas rien. Un peu comme mille ou deux mille personnes à Montréal. Bien sûr, cela est inimaginable.

Mais ce que je retiens chaque fois que je passe en région, comme on dit, c'est que ceux et celles qui m'invitent et m'accueillent sont encore là, après cinq ans, après dix ans de galère perpétuelle pour amener chez eux ce qu'on appelle la culture. Car vendre une lecture publique au beau milieu de l'été si court relève de l'exploit olympique.

Ces hommes et ces femmes qui mènent le combat culturel loin des grands centres ne sont pas des hurluberlus perdus qui tentent de compenser leurs propres manques culturels ou d'oublier qu'ils vivent une sorte d'exil appauvrissant. Ce sont des gens qui ont généralement fait des études universitaires à Montréal ou à Québec et dont la compétence et l'engagement leur permettraient de trouver un emploi satisfaisant en ville, s'ils le désiraient. S'ils ne voulaient pas vivre obstinément là, loin de ce que les citadins appellent «TOUT».

Après les événements, nos conversations sont bien peu culturelles; elles tournent autour du pays que ces gens habitent et cultivent chacun à leur manière. Nous discutons de pêche, de fermes, de produits du terroir, d'aménagement du territoire. Ces gens sont solidement plantés dans leur terre revêche et souvent ingrate. Mais c'est leur terre, et ils la tournent et la retournent, la chérissent et la bichonnent, pour en tirer le meilleur parti.

J'ai pris l'habitude de Mont-Joli et de ses environs depuis quelques années. Chaque séjour est un enchantement. La mer et les amis m'emplissent de joies et de satisfactions. Je me dis chaque fois que je pourrais peut-être y vivre, m'inscrire dans une véritable communauté. Cela tient plus de la chimère et du vin rouge. Face à la mer, je reviens à ma réalité. Non, je ne peux pas vivre à Mont-Joli.

Même si mon paysage préféré est la mer, calme ou déchaînée, la mer comme une mère, tantôt protectrice, tantôt vengeresse, je demeure un incorrigible et irrémédiable urbain. Une bête urbaine avide de bitume, heureuse dans le chaos du Caire, épanouie dans les sempiternels bouchons de Paris. Je me régale de l'odeur des frites et les vapeurs d'essence ne me sont pas désagréables. Pourtant, chaque fois que je reviens de Gaspésie, j'emporte en moi comme un sentiment d'infériorité, une troublante impression qu'il me manque quelque chose.

C'est peut-être l'appartenance, le sentiment d'appartenir à un lieu. L'urbain possède son quartier, bien sûr, mais il peut le quitter sans avoir l'impression de se renier ou de changer. L'urbain va de ville en ville et il recrée les fonctions d'anciens lieux aimés. L'urbain est une valise.

La région, en revanche, est un tout organique. Le fermier ne peut faire autrement que de côtoyer et vivre avec le poète, le forestier avec le professeur d'université. La ville spécialise et transforme en petits ghettos les occupations spécifiques. On peut donner vie à un quartier, mais le quartier ne sera jamais un jardin ou un «pays». À la ville, la culture peut se faire sans songer à l'agriculture ou à l'industrie. Ce n'est pas le cas en région.

Voilà ce que possèdent mes amis de Mont-Joli qui me manquera toujours: l'enracinement dans un paysage commun et partagé non pas en pensée ni en théorie, mais dans le quotidien meublé de toutes ses vicissitudes et aussi de ses petites joies.

Pourtant le travail exemplaire et constructeur de pays de ces gens pâtit continuellement de leur éloignement. Aux financiers de la culture, le travail qui se fait en région est bien peu familier. Ils en mesurent mal l'importance vitale. Le Québec peut se passer facilement du Salon du livre de Montréal, mais pas des lectures aux Jardins de Métis.

C'est pourquoi il est urgent de remettre en question et de transformer radicalement les mécanismes de subvention de la culture. S'il est un domaine où la nécessité d'une approche décentralisée paraît essentielle, c'est bien celui de la diffusion culturelle. Friands de la France, nos fonctionnaires culturels connaissent certainement l'incroyable renouveau culturel qu'a connu ce pays depuis qu'on a décentralisé le financement culturel. Mais bien sûr, pour que cela se fasse ici, il faudrait aussi un renouveau politique, autre chose que des discours creux sur la politique régionale. Ce n'est malheureusement pas pour demain, et mes amis gaspésiens n'ont pas fini de galérer. Et pourtant, dans dix ans, ils seront toujours là à semer la beauté des mots dans les Jardins de Métis.

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