Libre opinion - J'accuse les chefs du Front commun

Je suis outré, choqué, en colère et je me sens trahi à la suite de l'entente de principe sur les salaires, intervenue le soir du 24 juin entre nos trois représentants du Front commun, Michel Arsenault, président de la FTQ, Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, et Réjean Parent, porte-parole du SISP (Secrétariat intersyndical des services publics), avec la présidente du Conseil du trésor et le premier ministre.

Cette entente de principe intervient après seulement deux discussions entre les plus hautes autorités syndicales et gouvernementales: la première, d'une durée de deux heures dans la soirée du mardi 22 juin, et la deuxième et dernière, d'une durée d'à peine une heure en conférence téléphonique au début de la soirée du 24 juin. C'est pendant cette toute petite heure, et au téléphone s'il vous plaît, que nos représentants ont reçu et accepté «l'offre globale et finale» du gouvernement. Je ne m'en sens que d'autant plus trahi!

Attendu que:

-«Le rattrapage salarial des employés de l'État sera au coeur de la prochaine négociation des conventions collectives, a indiqué, hier, le Front commun des chefs syndicaux», selon une dépêche du 6 juin 2009 de la Presse canadienne.

-Cette dépêche donnait suite à «une première prise de contact entre les leaders syndicaux et la grande argentière de l'État du Québec». On y lit que, pour Arsenault, «les salaires sont une priorité». Il insiste: «Le salaire des employés de l'État a pris du recul comparativement au salaire de la majorité des Québécois et comparativement au salaire des salariés syndiqués [du secteur privé]. Donc, il y aura du rattrapage à faire.»

-Dans son site Internet, le Front commun a calculé, en date du 2 décembre 2009, que «nos salaires ont augmenté moins rapidement que l'inflation ces dernières années. [...] Notre pouvoir d'achat s'est détérioré, il faut stopper l'appauvrissement. [...] Nous revendiquons donc des hausses de salaire de 2 % par année, de 2010 à 2012, à titre de protection de notre pouvoir d'achat. Cela totalise 6 % sur trois ans.»

-Depuis 1982, l'Institut de la statistique du Québec nous apprend que nos salaires accusent un retard sur l'Indice annuel des prix de la consommation (IPC) d'au moins 30 %, peu importe la méthode choisie. L'Institut démontre que cette tendance est devenue, hélas, chronique: en plus d'avoir donné 20 % de nos salaires en 1982, nous avons reçu (!) 0 % en 1998 et en 1999; 1 % en 2000 et en 2001; 1,5 % en 2002; encore 0 % de 2003 à 2005, puis 2 % de 2006 à 2009. En moyenne, cela représente une augmentation salariale d'un fort maigre 0,96 % pour chacune de ces 12 années. Un appauvrissement qui continue, considérant la croissance moyenne de 2 % de l'IPC pendant cette période, soit 10,5 % de plus que l'augmentation salariale reçue.

-C'est encore le Front commun qui précisait que «pour des emplois comparables, les salariés de l'État affichent un retard salarial de 8,7 % par rapport à tous les autres travailleurs du Québec. Si on les compare aux employés du secteur privé qui sont syndiqués, ce retard est de l'ordre de 12,4 %.» Comparé aux employés du secteur public, notre retard est plus impressionnant: fonction publique fédérale, 14 %; sociétés d'État, 21,3 %; municipalités, 24,7 %.

-Il était alors d'autant plus raisonnable que «le Front commun propose d'amorcer un rattrapage par rapport au secteur privé en demandant pour chaque année, en moyenne, 49 cents l'heure, ce qui représente 1,75 % du salaire moyen, soit 5,25 % pour la durée de la convention [trois ans]».

-Pas étonnant dès lors que le 7 juin 2010, le Front commun publie les résultats d'un sondage CROP indiquant que «96 % des Québécois veulent que le gouvernement assure le financement nécessaire au maintien de nos services publics»; que «pas moins de 82 % [...] estiment [...] qu'il est raisonnable que le Front commun revendique un rattrapage salarial des employés de l'État par rapport à l'ensemble des autres salariés»; enfin, que «65 % des répondants affirment que les demandes salariales des salariés de l'État sont [...] raisonnables.»

-L'entente de principe est assortie de clauses d'enrichissement virtuelles qui pourraient atteindre jusqu'à 4,5 % si le taux d'inflation s'avérait élevé et si l'économie enregistrait une croissance supérieure à celle prévue dans le budget Bachand.

-Dans l'entente salariale de principe, on propose un 6 % ferme, mais sur une période de cinq ans plutôt que trois ans, soit 1,2 % par année, ou -0,8 % de la moyenne historique (2 %) de l'IPC. Ainsi, à ma première année, je n'obtiendrai que 0,5 %, soit 0,74 $ par jour, comparativement à la revendication initiale de 5,54 $ du Front commun. La deuxième année, ce ne sera que 1,11 $ par jour, et ainsi de suite. Et même si tous les «si» se réalisaient en totalité sur cinq ans, ce qui relève de la haute voltige prévisionnelle, je ne recevrai alors qu'une augmentation de 2 % par année, tout juste pour couvrir l'IPC...

-Le 9 juin 2010, lors d'une conférence de presse, Mme Carbonneau avance «que les chances sont bonnes d'en venir à une entente [salariale] avant les vacances» estivales. Elle module toutefois: «Mais que l'on ne s'y trompe pas, nous ne souhaitons pas un règlement à tout prix.»

-Dans leur édition du 23 juin 2010, les journaux rapportent l'avertissement de Mme Carbonneau: «Nos membres ne sont pas prêts à voter pour un appauvrissement.» Elle n'en démord pas: «On ne peut pas demander aux gens d'aller vers un contrat plus long et leur demander au bout de s'appauvrir. Ça n'a pas de bon sens.» Et M. Parent de renchérir: «Le premier ministre a bien compris les contraintes.»

Résultat? Dans la soirée du 24 juin, et en dépit de tout ça, abandon des revendications syndicales et acceptation, à la baisse, de l'offre gouvernementale sur une période de cinq ans au lieu de trois. Comme l'écrivait Pierre Mouterde dans Le Devoir du 30 juin («La politique de l'autruche des grands syndicats»), nos trois chefs syndicaux «ont parrainé une entente si loin de ce qui avait été laborieusement entériné par toutes les instances (11,5 % sur trois ans) —, et cela, sans se donner les moyens de sonder véritablement leur base respective sur la valeur d'une telle contre-proposition [...]».

En conséquence, j'accuse nos trois représentants, les Arsenault, Carbonneau et Parent, de haute trahison à l'égard des 475 000 membres du Front commun. J'accuse ces dirigeants, dont le devoir était de défendre les intérêts salariaux des employés de l'État, de nous avoir vendus. Pour quoi et pour combien?

***

Dominique Boivin - Salarié de l'État, représentant élu du Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec et expert négociateur à titre d'ex-lobbyiste professionnel de 1975 à 1992
9 commentaires
  • Claude Archambault - Inscrit 14 juillet 2010 03 h 26

    Si c'est si mauvais

    Si c'est si mauvais, comment cela ce fait il que nous ne perdons pas nos fonctionnaire à pleine porte. Habituellement dans le privé quand les condition de travail sont mauvaise, le turn over est très élevé. Et ce n'est pas le cas dans la fonction publique.

    Le salaire n'est pas le seul élément dans les couts et la compensation.
    Les journées de congé, le niveau de stress ( à part certain poste, en général il n y a pas beaucoup de stress lié à la demande de performance), le nombre d'heure de travail, les vacances, les congé de maladie, la pension, la sécurité d,emplois, les possibilité de prendre des années sabbatique avec poste garantie au retour. Productivité douteuse dans plusieurs cas. (photo à l’appuie, 12 travailleurs de la voirie 4 véhicule pour réparer un trou dans la chaussée 3 qui poussaient un râteau et les autre qui regardent) Quand tous les autre paramètre seront égaux, on parlera salaire.

  • Eric Thiffault - Abonné 14 juillet 2010 06 h 44

    La vérité

    Enfin quelqu'un dit tout haut ce que bien des syndiqués pensent

  • Jacques Morissette - Inscrit 14 juillet 2010 07 h 54

    Un jeu de dupe que cette entente sur le dos des pauvres syndiqués.

    Les syndicats sont devenus des gros gestionnaires de REER. les syndicats sont-ils en train de s'éloigner petit à petit de la base? En résumé, d'abord dans cette entente, il y a la bagatelle des augmentations réelles qui ont été proposées par le gouvernement qui semble avoir été accepté par les syndicats.

    Mais, à ce qu'il semble, l'entente dépend surtout des augmentations virtuelles proposés par le gouvernement. Virtuelle en ce sens que, rien de concret puisque ces dernières reposent sur un vent de règles et de principes que la partie patronale pourra souffler au besoin comme bon leur semble, au fil des ans.

  • Gilbert Talbot - Abonné 14 juillet 2010 11 h 09

    Révélateur !

    Merci enfin, un syndiqué qui parle clairement de la passe que le gouvernement est entrain de faire à ses employés, avec l'appui de ses chefs syndicaux. Je rajouterais juste une donnée : la demande d'indexation complète de la retraite faîtes depuis des années par les associations de retraités des sevices publics a été abandonnée elle aussi, mais bien avant l'entente de la St-jean-Baptiste, fête des moutons québécois qui vont se faire couper la tête en chantant les louanges de Dieu qui est à la tête de l'État québécois, comme ce monsieur Archambault. (commentaire du mercredi 14 juillet 2010, 03h26)

    Je voudrais préciser à ce monsieur que nous perdons effectivement nos médecins, nos pharmaciens d'hôpitaux, nos infirmières, nos professeurs à pleine portes, que la situation est plus grave encore dans les régions éloignées. Je me demande même si ça ne fait pas partie de la stratégie de ce gouvernement pour privatiser progressivement les sévices publics et renforcer les PPP avec l'aide des p'tits amis comme Arsenault, Carbonneau et Parent

  • François Dugal - Inscrit 14 juillet 2010 15 h 39

    Le syndicat

    Le syndicat n'a qu'une seule fonction: perpétuer sa structure.
    La satisfaction des syndiqués n'est qu'accidentelle, c'est un ancien syndiqué FNEEQ-CSN qui le dit.