Le sauvetage de Jessica Lynch ne serait pas si héroïque

La soldate Jessica Lynch
Photo: Agence Reuters La soldate Jessica Lynch

Opération de secours ou de désinformation? Au treizième jour de la guerre d'Irak, le 1er avril dernier, un commando spécial américain libère dans une spectaculaire mission de sauvetage la jeune soldate Jessica Lynch, 19 ans, retenue prisonnière dans un hôpital de Nasiriya depuis huit jours. L'opération donnera lieu à l'un des épisodes de la guerre les plus enrobés de patriotisme: des soldats américains affrontant au péril de leur vie le feu ennemi pour venir en aide à l'une des leurs, blessée et maltraitée. «L'Amérique ne laisse pas tomber ses héros», dira un porte-parole du général Tommy Franks, commandant des opérations dans le Golfe.

Ainsi les événements ont-ils été relayés par le Pentagone, CNN et Fox News, alors qu'au même moment les forces de la coalition américano-britannique en route vers Bagdad donnaient des signes de cafouillage. Un récent documentaire de la BBC, intitulé War Spin: The Truth about Jessica, vient mettre du plomb dans l'aile à la version saveur Rambo des Américains, concluant à l'un des plus beaux cas de «gestion de la nouvelle» jamais conçus.

Une histoire, deux versions. Selon les informations réunies par le reporter John Kampfner, les troupes américaines ont mené leur «audacieuse» opération derrière les lignes ennemies alors qu'en fait les forces irakiennes avaient déjà quitté les lieux. Le reportage fait valoir en outre que la jeune Jessica a été bien traitée par les médecins et les infirmières et que ses blessures n'étaient pas attribuables à des coups de feu, comme l'a soutenu la version officielle, mais à un accident de la route. Le documentaire conclut à une manipulation «hollywoodienne» des faits destinée à rallier l'opinion publique américaine.

CBC l'a diffusé dimanche soir dernier et quelques médias écrits en ont fait état, mais le reportage de la BBC sur l'embellissement du raid a eu relativement peu d'écho en comparaison de la fanfare déployée au moment de l'héroïque sauvetage. Jessica Lynch affirme ne pas pouvoir se rappeler les événements. Le Pentagone a nié avoir manipulé les faits dans le but de dramatiser la mission. Vendredi dernier, le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, s'est refusé à tout commentaire. «Je n'ai pas vu le reportage... Et puis, il y a toutes sortes de tabloïds.»

Lynch, membre de la 507e compagnie de maintenance d'artillerie, est capturée le 23 mars dernier quand son convoi tombe dans une embuscade près de Nasiriya. Neuf soldats américains sont tués dans l'attaque. Les dépêches rapportent alors que Lynch a été blessée par balles et poignardée. On rapporte qu'elle a été interrogée et frappée dans son lit, qu'elle a reçu de mauvais soins et que l'hôpital est sous contrôle militaire de fedayins irakiens.

Aux petites heures du 2 avril, les correspondants basés à Doha, au Qatar, sont arrachés à leur sommeil et convoqués au Commandement central, qui était le coeur militaire et médiatique de la guerre. Un film sur les événements d'une durée de cinq minutes — tiré des images filmées par l'armée américaine, dit la BBC — est distribué aux médias, montrant le raid sur l'hôpital, le sauvetage de Lynch et son transport par hélicoptère. M. Kampfner affirme que le Pentagone a refusé de rendre publique la copie non éditée du film-vidéo réalisé par les militaires. Plus tard, un porte-parole du Pentagone a soutenu qu'il n'existait pas d'autres séquences que celles remises aux médias.

M. Kampfner est un correspondant étranger d'expérience, auteur et réalisateur de documentaires. Son reportage s'appuie en grande partie sur des entrevues menées à Nasiriya après l'effondrement du régime de Saddam Hussein.

Jessica Lynch a été bien traitée, affirme le personnel hospitalier dans le documentaire, considérant que la guerre faisait rage. Le docteur Harith al-Houssona affirme s'être occupé de Lynch pendant les huit jours de sa captivité. «J'ai vu qu'elle avait une fracture à un bras et à une jambe et une hanche disloquée. Rien n'indiquait de blessures par balles ni qu'elle avait été poignardée — seulement un accident de la route [survenu dans l'embuscade].»

Le reportage allègue en outre que, non seulement les Américains n'ont pas essuyé le feu irakien en débarquant dans l'hôpital en catastrophe, mais qu'ils savaient d'avance qu'ils n'affronteraient aucune résistance. Selon le Dr Anmar Uday, un autre médecin, «c'était comme un film d'Hollywood. Ils ont fait un spectacle en criant: "Go, go, go" comme dans les films d'action.»

Dans une entrevue la semaine dernière à CNN, M. Kampfner relève, sur la foi de ses entretiens avec les médecins de l'hôpital, que, «le jour précédant cette mission de secours très élaborée», ils ont tenté de rendre Lynch aux Américains en la transportant par ambulance jusqu'au front. «Pendant le transport, selon ces médecins, l'ambulance a essuyé le feu des Américains, les forçant à la ramener à l'hôpital.»

Cette affaire rappelle celle qui avait couru aux États-Unis en 1990 sur les centaines de bébés koweïtiens morts après avoir été retirés de leur incubateur par des soldats irakiens. L'histoire s'était finalement révélée un énorme mensonge, mais pas avant que George Bush père s'en soit abondamment servi comme argument pour convaincre le Congrès américain d'approuver l'envoi de troupes américaines pour refouler l'armée irakienne entrée au Koweït.

Apprenant le 2 avril dernier la nouvelle du «sauvetage» de Lynch alors qu'il se trouvait à la Maison-Blanche, Bush fils s'est exclamé: «Magnifique!»

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