Lise Watier: Le monde entier en beauté

Texte publié le 1er novembre 1999.

Son caniche, Simba, ne la quitte jamais. Il a assisté, sur les genoux de sa maîtresse, à l'ensemble de l'entrevue. Lise Watier ne se départ plus non plus de ses effigies de mère Marie-Rose, la fondatrice du collège Jésus-Marie, censée la protéger des incendies. Mme Watier la traîne désormais avec elle depuis qu'un incendie a anéanti cinq ans de travail intense en détruisant son usine et son entrepôt de l'île des Soeurs, en 1990.

Je n'ai pas marqué mon époque», se défend en riant l'une des premières femmes d'affaires du Québec. «Je l'ai maquillée, c'est tout.»

De son bureau du chemin de la Côte-de-Liesse, qui voisine son usine, Lise Watier parle calmement, sobrement, en plein contrôle d'elle-même. Même après toutes ces apparitions télévisées, même après la fondation d'une école d'épanouissement personnel et d'une entreprise internationale, on sent une femme qui a été très timide et réservée dans sa jeunesse.

«J'ai aidé des femmes qui avaient besoin de s'affirmer, de s'exprimer, d'être bien, d'arrêter d'être coincées», se souvient-elle. Elle avoue l'avoir fait parce qu'«étant moi-même fondamentalement une personne très timide et ayant fait des efforts pour vaincre cette timidité qui n'était rien d'autre que de l'orgueil»

Née dans le quartier Maisonneuve, à Montréal, d'une mère acheteuse de vêtements et d'un père vendeur d'automobiles, Lise Watier dit s'être d'abord destinée à la musique, quand une grave pleurésie lui a enlevé la force physique de jouer du piano, vers l'âge de 18 ans.

C'est un pur hasard qui, à cette époque, l'a projetée sur la scène publique. En fait, elle avait rendez-vous, dans une station de télévision, avec une amie qui auditionnait pour une publicité de shampooing. Par erreur, guidée par une employée, elle s'est retrouvée en studio, en pleine audition.

«Quelqu'un m'a dit: «Madame, si vous voulez faire carrière dans ce métier, mettez un sourire sur votre visage, vous avez l'air de très mauvaise humeur»», se souvient-elle. Elle ne savait pas qu'elle était en studio, et... c'est elle qui a décroché la publicité. Plus tard, elle devait acquérir, à la télévision, la notoriété qui lui a permis de lancer son entreprise.

Parce que son idole, à l'époque, c'était Helena Rubinstein, cosméticienne, femme d'affaires et philanthrope d'origine polonaise qui avait fondé sa propre entreprise de cosmétiques au début du siècle. Dans ses jeunes années, cette dernière a notamment ouvert un salon de beauté à Melbourne où elle offrait des consultations gratuites à qui voulait essayer sa crème particulière, apportée de Pologne. Son succès avait été immédiat.

«Quand j'ai fini la lecture de la biographie d'Helena Rubinstein, je me suis dit: c'est cela que je vais faire dans la vie. C'était avant de faire de la télévision, et je ne savais pas par quel bout commencer. La télévision m'a en somme donné l'occasion de devenir une personne avec laquelle les gens se sentaient en confiance», dit-elle.

Lorsqu'elle fonde son école de cours de personnalité, elle identifie vite les besoins de ces femmes qui la fréquentent, non seulement leurs besoins en matière d'apparence mais des besoins plus généraux. «À ce moment-là, l'apparence était plus importante que l'être. Cette époque m'a marquée parce que je m'accrochais à des images de gens que je trouvais bien dans leur peau, des gens bien avec qui j'étais bien», remarque-t-elle.

D'ailleurs, plusieurs années plus tard, Lise Watier reconnaît qu'il faut être au-dessus des modes.

«Aujourd'hui, si, dans une soirée, les gens voient une robe qu'ils m'ont déjà vue porter quatre fois, cela n'a plus d'importance. Moi, Lise Watier, porter la même robe! Je n'aurais jamais fait cela il y a 15 ou 20 ans. Peut-être que c'est à cause de mon âge.» Ces cours qu'elle donnait alors qu'elle était toute jeune marchaient à plein, et c'est alors que vint l'occasion de lancer ses propres cosmétiques.

«Pour donner mes cours, je faisais affaire avec plusieurs fournisseurs. Or j'attendais des produits des choses très précises: d'un fond de teint qu'il ne bloque pas les pores et qu'il soit léger, d'un rouge à lèvres qu'il ne goûte ni la rose ni la violette... C'étaient des goûts personnels», dit la femme d'affaires.

Résolue, elle se met à chercher quelqu'un qui voudra bien concevoir pour elle des produits «à son goût», elle qui n'avait alors que des connaissances de consommatrice et un cours de chimie glané pendant des études générales.

Dix fois, on lui dit non. Puis, finalement, un chimiste de Montréal, Cyrille Corbeil, relève le défi. «Il m'a dit: «Je vais travailler avec vous», et il m'a enseigné les rudiments de la cosmétologie.»

Dès la première battée, toutes ses crèmes sont vendues. La très jeune Lise Watier vient d'épouser un Mexicain qui donnera d'ailleurs son nom à son premier parfum, Andrade, et visite régulièrement ce pays. Là-bas, elle observe que les gens utilisent régulièrement une plante nommée l'aloe vera. «Je comprenais mal ce qui se passait mais je voyais les Mexicains, pour un rien, pour soigner une piqûre d'insecte, pour avoir de beaux cheveux, qui tranchaient des feuilles d'aloe vera pour les appliquer en gel.»Intéressé, le chimiste de Montréal lui demande de se rendre au Texas pour voir comment on extrait le gel de la plante. La jeune Lise, déterminée comme cent, se rend sur place. Elle constate vite qu'on peut utiliser cette plante dans ses crèmes et en exploiter les effets apaisants, cicatrisants et hydratants. «À cette époque, j'étais très verte, se souvient-elle. Le vrai développement de ma gamme de soins s'est fait ici à Montréal. Mes premières clientes étaient mes élèves.»

À l'époque, le milieu des affaires l'ignore, ne la prend pas au sérieux. «Ils se disaient que j'allais fermer six mois plus tard», se rappelle-t-elle.

L'institut qu'elle tenait rue Sherbrooke a pourtant maintenu sa vocation jusqu'en 1986, avant de faire un virage vers les services de soins et de déménager rue Laurier.

Depuis, elle a pris goût aux hauts et aux bas de l'entrepreneurship. L'incendie qui a ravagé son usine en 1990 l'a ébranlée, mais elle est repartie de plus belle, chemin de la Côte-de -Liesse. Et elle dit être loin d'avoir réalisé tous ses rêves.

«Le jour où j'ai lancé cette compagnie, je me suis dit: «C'est pour le monde entier.» Alors, je suis loin d'avoir atteint mon objectif. Je sais, et je savais peut-être avant bien des gens, que la créativité et les capacités que l'on a ici sont extraordinaires. Je me suis dit: «Je veux que cette compagnie se développe à travers le monde.»»

Déjà, ses produits ont été vendus en Arabie Saoudite, en France, au Japon et en Espagne.

«La France, pour moi, c'était le premier objectif. Si Paris fait un succès avec les produits Lise Watier, c'est un sceau d'approbation, parce que Paris demeure la capitale de la parfumerie et de la beauté.»

En 1990, l'année même de l'incendie et de la guerre du Golfe, qui a eu un impact sur ses ventes en Arabie Saoudite, elle ouvre un local dans la Ville lumière, rue du Faubourg-Saint-Honoré. L'entreprise échoue. 1990 n'est définitivement pas son année.

Son dernier parfum, Neiges, qui veut rappeler le Québec, a tout de même trouvé, de chaude lutte, cette place à Paris. «Avec Neiges, à Paris, cela a été extrêmement difficile, avec un grand E. Les Parisiens ont des parfums. Ils n'en avaient pas besoin, et surtout pas d'un parfum venant du Québec, m'a-t-on dit.»

Son parfum, elle l'avait choisi composé de fleurs blanches, rassemblées par l'un des quelque 200 parfumiers du monde. Elle voulait un produit typiquement québécois.

«Je voulais qu'il nous représente et qu'il nous démarque, dit-elle en humant encore les effluves. Parce que nous sommes des femmes sensibles mais tenaces et persévérantes.»

Famille et compagnie

De son enfance dans le quartier Maisonneuve, Lise Watier ne garde que de beaux souvenirs. «Je n'ai manqué de rien dans ce deuxième étage sans cour, sans fleurs, qui donnait sur le macadam», se souvient-elle. «On est très heureux quand on a de l'amour.»

Fille unique, de classe moyenne, elle dit avoir été couvée par ses parents, qui lui interdisaient de faire de la bicyclette ou du patin à roulettes. «C'est peut-être pour cette raison que je suis partie en affaires, que j'ai développé le goût de l'aventure», dit-elle.

Pourtant, jamais il ne lui est venu à l'esprit de se diriger vers l'Institut d'études familiales, comme la moitié des femmes de son époque. Elle aimait, au delà de la musique, les mathématiques et les sciences. Elle a pensé étudier à la Polytechnique.

Souvent, elle parle de son grand-père, Willie, décédé quand elle avait 17 ans. Il avait été employé à la Bourse de Montréal où il avait fait de très bonnes affaires dans les années 20, jusqu'au terrible krach de 1929. Elle ne l'a connu que ruiné et ne s'est jamais consolée de sa mort.

Aujourd'hui, les filles issues de son premier mariage, Marie-Lise et Nathalie, respectivement avocate et diplômée des HEC, sont partie prenante de l'entreprise de leur mère, que ce soit dans l'administration ou la création de collections de produits de beauté. Plus encore, ce sont elles qui posent pour les publicités des dernières gammes de produits de beauté lancées par la compagnie.

«Elles jouent aux mannequins», dit leur mère, qui ajoute que les collections créées par sa fille Marie-Lise sont «les plus grands succès de l'entreprise». La famille est partie intégrante de l'image de la compagnie. Son conjoint, Serge Rocheleau, occupe d'ailleurs aussi un poste clé dans l'entreprise.

À 56 ans, Lise Watier dit ne pas craindre de vieillir.

«Pour moi, une belle vieille est une femme bonne qui conserve un sens de l'humour et qui veut rire. Moi, je souhaite être une belle vieille. Je veux être de bonne humeur, je veux m'intéresser aux jeunes, j'espère garder l'ouverture d'esprit qui va me garder, moi, jeune à mes propres yeux.»

D'ailleurs, elle reconnaissait, tout récemment, la beauté de toutes les femmes.

«Ma mère a 79 ans, dit-elle, elle porte les cheveux blonds et se maquille parce qu'elle aime ça. Elle en fait 60.» Mais d'autres femmes, à 45 ans, laissent leurs cheveux gris, c'est une question de choix. Il faut respecter l'individu.

Des excès, il y en a dans l'industrie de la beauté comme ailleurs, dit-elle. «J'ai connu des femmes qui ont subi 22 chirurgies esthétiques, je connais des femmes qui ne sont jamais satisfaites. Mais cela, ce n'est pas un besoin physique, c'est un besoin psychologique. C'est d'un autre ordre. Il y a des gens qui ne croient jamais à leur beauté, même quand on leur dit cent fois qu'ils sont beaux comme ils sont. Ils croient qu'en changeant l'angle où le nez se dirige, cela va changer leur vie.»