Vianney continue de sombrer

Texte publié le jeudi 6 mai 1971, d'après la Presse canadienne.

On avait perdu hier soir pratiquement tout espoir de retrouver des survivants parmi les 31 personnes qui ont été englouties à la suite de l’affaissement de terrain qui s’est produit à Saint-Jean-Vianney, village de 1,300 habitants situé à 10 milles au nord de Chicoutimi.

La situation est d’autant plus tragique que les glissements continuent et la crainte d’un nouvel affaissement majeur empêche les équipes de secours de s’approcher de l’immense cratère où gisent les victimes.

Le catastrophique affaissement s’est produit vers 23h10 mardi. Une quarantaine de maisons ont été englouties dans un immense cratère soudainement apparu. Plusieurs automobiles et un autobus ont également glissé dans cet immense trou de 700 pieds de large qui s’étend sur près d’un quart de mille de longueur et atteint à certains endroits 200 pieds de profondeur.

Le sol a cédé brusquement et les familles des premières maisons ont glissé dans le précipice sans avoir eu le temps de fuir. Alertés par les cris de ces malheureux, leurs voisins n’ont eu que le temps de quitter leurs habitations et de gagner la terre ferme.

«Indescriptible et effroyable». C’est ainsi qu’un père de famille, M. Roger Landry, encore sous le choc, a qualifié la situation, au moment où il était toujours à la recherche de sa femme et de ses cinq enfants. «Lorsque j’ai senti la secousse, je me suis précipité du sous-sol jusqu’au rez-de-chaussée, pour me porter au secours de ma famille, a-t-il raconté. Et c’est à me fendre les poumons que je les ai appelés à l’extérieur, mais sans succès.»

M. Jean Boucher, qui filait à pleine vitesse, pour se rendre compte si ses enfants étaient encore à Saint-Jean-Vianney, a vu soudain la route s’effondrer sous son automobile. Après un effort surhumain, M. Boucher, le visage ensanglanté, a réussi à escalader un trou béant de 150 pieds de profondeur pour être accueilli par des policiers qui avaient aperçu les phares de sa voiture.

Les policiers ont alors tenté, avec des câbles, de descendre dans le trou pour retirer la belle-soeur de M. Boucher qui se trouvait toujours dans l’automobile. Un morceau de terre d’une centaine de pieds s’est alors écroulé et ils ont dû abandonner la victime engloutie sous un amas de terre et de boue.

Un chauffeur d’autobus, M. Jules Girard, a vécu le drame à bord de son véhicule avec 20 passagers qui se rendaient à l’usine d’Alcan pour le quart de nuit. «La route s’est effondrée et j'ai vu des maisons s’engloutir», raconte-t-il. Il réussit cependant à arrêter à temps son véhicule, qui devait lui-même s’abîmer dans l’excavation après que les passagers eussent été évacués.

Un hélicoptère a sauvé une femme qui appelait au secours sur le toit de son automobile. Il fallut que l’appareil survole à deux reprises la malheureuse avant d’entendre ses cris et de l’apercevoir dans le faisceau d’un projecteur.

Au cours de la nuit, on a entendu des cris désespérés venant de l’amas de boue, mais comme l’a noté un des sauveteurs, il faisait trop sombre pour pouvoir intervenir de quelque façon que ce soit. Le policier Léo-Paul Girard, d’Arvida, était sur les lieux peu après minuit pour participer aux secours. «Tout le monde, a-t-il dit, cherchait quelqu’un. C’était la désolation la plus complète.»

L’affaissement a de plus provoqué une panne d’électricité et des communications téléphoniques, laissant la région dans l’obscurité complète pendant plusieurs heures. Des générateurs électriques ont depuis été dépêchés sur les lieux.

Au moins 200 sauveteurs, dont les membres de la Sûreté provinciale et de la défense passive se sont mis à la tâche tôt hier matin, sous une pluie battante.

Un représentant de la SQ a précisé que les opérations de secours avaient été énormément retardées au début par le grand nombre de curieux obstruant les routes. Un peu plus tard, la police ceinturait la région et empêchait l’approche de nouveaux véhicules.

Les équipes de sauvetage ont travaillé frénétiquement dans des amoncellements de boue, qu’ils ont surnommés «lave glacée», cherchant en vain des survivants parmi les disparus. On leur a demandé hier soir de s’éloigner du cratère car il pourrait se produire de nouveaux affaissements.

Pour l’instant, il est tout à fait impensable de descendre dans le gouffre béant de quelque 200 pieds de profondeur d’où quatre ou cinq toits émergent de la boue. Le ministre Harvey a révélé à la presse que le gouvernement prenait immédiatement les dispositions requises pour que des chaloupes à coque d’acier et des hommes-grenouilles puissent fouiller la Rivière-aux-Vases.

Les responsables des opérations de secours annonçaient hier soir qu’on avait retrouvé deux cadavres: un homme de 36 ans, M. Roger Brossard, et une femme dont on ignore encore l’identité. Les cadavres ont été retrouvés à quelques milles de Saint-Jean-Vianney, à l’embouchure de la Rivière-aux-Vases et de la rivière Saguenay.

On a fait évacuer une centaine de maisons aux abords de la bande de terrain affaissée. Le théâtre de la tragédie comprend un secteur domiciliaire occupé tout particulièrement par des ouvriers de la société Aluminum du Canada, dont l’usine est située à Arvida, à peu de distance de Saint-Jean-Vianney.

Fondée en 1925, la petite municipalité de Saint-Jean-Vianney comptait quelque 1,300 habitants et environ 150 maisons.