Enfants cueilleurs: Québec reculerait

Le nouveau gouvernement s'apprête à reculer en ce qui a trait à l'application du salaire minimum pour les travailleurs agricoles saisonniers, selon les informations obtenues par Le Devoir.

Dans la foulée de la réforme de la Loi sur les normes du travail, l'ex-ministre Jean Rochon avait décidé de garantir le salaire minimum, maintenant à 7,30 $ l'heure, aux «salariés surnuméraires embauchés sur une base occasionnelle pour les récoltes» et aux «salariés employés aux productions fruitières ou horticoles et affectés principalement à des opérations mécanisées».

Il s'agit pour la plupart d'adolescents qui travaillent à la cueillette de petits fruits, comme les fraises, les framboises et les bleuets, ainsi que de légumes destinés à la transformation, principalement les petits concombres. Les cueilleurs de petits fruits sont habituellement rémunérés en fonction du rendement tandis que ceux qui récoltent des concombres se font offrir un salaire de base de 4 $ l'heure. Une majorité d'entre eux gagne moins que le salaire minimum.

Lors du prochain conseil des ministres, le ministre du Travail proposera de «surseoir à l'application du salaire minimum pour les salariés agricoles affectés à des opérations non mécanisées reliées à la cueillette des légumes de transformation et des fruits», selon les informations recueillies auprès de la Fédération des producteurs maraîchers du Québec.

Un comité réunissant les associations de producteurs ainsi que des représentants du ministère du Travail et du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation aurait ensuite jusqu'au 31 octobre pour définir un mode de rémunération des travailleurs agricoles saisonniers.

Le projet de règlement présenté par le gouvernement péquiste, qui faisait en sorte d'accorder le salaire minimum aux jeunes cueilleurs, a été publié dans la Gazette officielle le 19 mars dernier. Les groupes avaient jusqu'au 2 mai pour le contester.

C'est exactement ce qu'a fait la Fédération des producteurs maraîchers du Québec, affiliée à l'UPA. «Les producteurs ne sont pas capables d'offrir un salaire minimum et d'avoir assez d'employés pour bien fonctionner», plaide la directrice générale Louise Tardy. Certains producteurs envisagent déjà de réduire l'ampleur de leurs champs de fraises par crainte de devoir payer le salaire minimum.

«C'est un domaine où il est difficile d'appliquer un salaire minimum pour tout le monde. Il s'agit majoritairement d'une main-d'oeuvre de jeunes. Chacun travaille à son rythme. [...] Ils travaillent pour avoir assez d'argent pour se payer un Nintendo et non pour payer le loyer», plaide Mme Tardy.

Rencontre avec le ministre

Cet argument fait bondir la responsable du dossier à l'organisme Au bas de l'échelle (ABE), un groupe communautaire qui a pour mission de défendre les droits des travailleurs non syndiqués. «C'est discriminatoire! De toute façon, la preuve n'a pas été faite qu'ils produisent moins que des travailleurs plus âgés. C'est un travail harassant, au gros soleil. Je ne suis pas certaine qu'ils ont beaucoup de pauses. Ils méritent d'être payés. Dans l'industrie du concombre, il n'ont pas vraiment le choix d'embaucher des jeunes, c'est un travail trop difficile pour des adultes», souligne Ghislaine Paquin.

L'organisme a plaidé sa cause hier après-midi auprès du nouveau ministre du Travail. Au cours d'une rencontre qualifiée de «cordiale» par la porte-parole d'ABE, le ministre a écouté les arguments du groupe sans toutefois prendre position sur ses intentions. Il a seulement précisé qu'il entendait prendre sa décision rapidement. Le Devoir n'a pas pu s'entretenir avec le ministre hier.

Aux prises avec une pénurie de main-d'oeuvre, les fermiers peinent à attirer des travailleurs plus âgés, jugés plus productifs par les producteurs. «Dès que les jeunes ont plus de 16 ans, ils partent travailler ailleurs», explique Mme Tardy.

De plus, la fédération estime que l'introduction du salaire minimum pénalisera les meilleurs cueilleurs, ceux qui gagnaient déjà plus de 7,30 $ l'heure grâce aux primes au rendement.

«Si on améliore les conditions de travail, les meilleurs travailleurs resteraient peut-être au lieu d'aller passer l'été en Ontario, comme le font 9000 personnes chaque année», s'exclame Ghislaine Paquin, de l'organisme Au bas de l'échelle. Elle estime de plus qu'il est possible de maintenir un système de primes au rendement tout en assurant que l'employé reçoive au moins le salaire minimum.

Par ailleurs, en accordant le salaire minimum à ces travailleurs, le gouvernement leur permettrait en même temps de porter plainte à la Commission des normes du travail sur les questions d'ordre pécuniaire, ce qui ferait en sorte de diminuer le travail au noir.

De son côté, la Fédération des producteurs maraîchers dit être ouverte à discuter du mode de rémunération des cueilleurs. Elle tient cependant mordicus à maintenir un système de primes au rendement afin d'assurer une plus grande productivité.