La guerre du crabe - La pêche comme arme de destruction massive

Le mardi 1er août 1967, une flottille de 40 bateaux côtiers de la péninsule acadienne empêche le déchargement d'un senneur de hareng, venu de l'Ouest canadien par le canal de Panama, à l'usine ABC de Bas-Caraquet, non loin de Shippagan. L'usine, qui achète les harengs à 1 ¢ la livre, les transforme intégralement en farine de poisson (fish meal), très prisée par les éleveurs industriels de poulet à cause du facteur de croissance attribué à ce produit. Nous sommes dans les années 60, qui voient l'explosion du marché du poulet BBQ en Amérique du Nord.

Le ministre fédéral des Pêches du temps, J. Robichaud, originaire du Nouveau-Brunswick, se rend aussitôt sur place et obtient le dégagement du quai en échange d'une rencontre avec les pêcheurs côtiers le samedi suivant. Le samedi 5 août 1967, la réunion entre les ministres fédéral et provincial des Pêches — au provincial, il s'agit d'Ernest Richard — et une quinzaine de pêcheurs côtiers est un échec. Une demi-heure plus tard, le quai de l'usine ABC prend feu. L'incendie est provoqué par le groupe des pêcheurs côtiers; les dommages se chiffrent à 300 000 $. Ce mouvement des pêcheurs côtiers va mener à une meilleure représentation de leurs intérêts par la création de leur syndicat.

Quels liens avec les pêcheurs «traditionnels» de crabe dans la péninsule acadienne en mai 2003? La pêche côtière traditionnelle, partout dans le monde, se caractérise par un mode de vie qui respecte la communauté (on produit du poisson plutôt que des dollars), un impact limité sur la nature, des technologies intermédiaires et des consommateurs moins intégrés au marché global que dans le cas de la pêche industrielle.

Ce sont les quelques points que nous voulons passer en revue afin de replacer en des termes plus corrects — du point de vue du développement régional — ce qu'on appelle la guerre du crabe telle qu'elle a éclaté début mai à Shippagan, au Nouveau-Brunswick, dans la péninsule acadienne.

Pêcheurs traditionnels?

Promenez-vous dans la péninsule acadienne et vous verrez de fort jolies maisons traditionnelles en bardeaux, souvent peintes de couleurs vives. Vous verrez des bungalows modestes ou cossus et quelques grosses maisons. Sur leur driveway, le camion 4X4 double cabine tout équipé jumelant une voiture importée; à l'abri du vent, une Airstream 24 ou 36 pieds: c'est une résidence de capitaine de crabier.

Un bateau qui peut générer des revenus bruts de un million de dollars pour une pêche de quelques semaines, cela ne s'est pas vu depuis l'eldorado du hareng, dans les années 60. Si la tradition acadienne, c'est la pêche côtière variée, les crabiers n'ont rien de traditionnel. Ils font efficacement une pêche innovatrice à l'aide d'investissements très spécialisés. Plutôt que traditionnels, ils sont des professionnels du crabe industriel, des spécialistes des marchés américain et japonais. Leurs intérêts sont loin de ceux des pêcheurs côtiers traditionnels.

Impact sur la nature

Les biologistes qui surveillent le crabe des neiges ne parlent pas encore de problème au chapitre du renouvellement de la ressource. À l'échelle de la planète, pourtant, la pêche commerciale et industrielle possède toutes les caractéristiques d'une arme de destruction massive, et ce n'est pas l'ONU qui va régler le problème ni le discours public sur le développement durable. Bateaux-usines, engins non sélectifs et destructeurs des fonds marins, dommages collatéraux subis par les espèces non exploitées (le bycatch): dans 50 ans, la pêche ne sera peut-être plus qu'un souvenir aussi étrange aux civilisations avancées que la cueillette l'est à nos yeux.

Le pêcheur côtier est intéressé au maintien de la ressource parce qu'il ne possède pas d'autres options ou sources de revenus. Dans leurs bateaux-usines, les pêcheurs industriels sont mobiles, s'orientent en fonction de l'évolution de la température de l'eau à la surface des océans, surveillent les fonds grâce à leurs moyens électroniques et sont obsédés par le retour sur le capital investi.

Le drame de la modernisation d'une pêche — comme celle du crabe —, c'est que la nature, elle-même sujette à des cycles écologiques, devient le seul régulateur du cycle économique tant que la demande n'est pas satisfaite. Le ministre des Pêches doit alors parler au nom de la nature et ses fonctionnaires doivent faire de la biopolitique à coups de quotas et de règlements.

La technologie

C'est la technologie qui modifie les cycles écologiques tout en répondant aux cycles économiques. Mais la technique utilisée pour l'extraction de la ressource, la production, les transports et les communications, la consommation et l'équilibre écologique n'est que la pointe visible d'un iceberg fait de mode de production et de façon de penser. Ainsi, le quotidien acadien L'Évangéline pouvait titrer, le 7 mai 1966: «Dans deux générations: la pêche au hareng en sous-marin»... L'avenir appartenait au sous-marin ou au ranch d'élevage établi sur les fonds marins et relié par pipeline aux usines de transformation à terre. Ce deuxième modèle annonçait déjà le développement phénoménal de l'aquaculture.

En fait, la technologie ne fait que refléter le degré d'intégration au marché mondial: un producteur moderne, le crabier industriel, qui produit pour un consommateur moderne — le Texan attablé dans un restaurant de la chaîne Red Lobster —, doit livrer la quantité demandée avec une qualité constante, sans délai et au plus bas prix possible. C'est le rôle de la technologie que de permettre l'installation d'un cycle économique moderne pour relier le producteur et le consommateur modernes.

Le consommateur moderne

Dans son assiette, le consommateur québécois voit plus souvent du faux crabe, ce fameux mélange de goberge à saveur de crabe, que de vrai crabe des neiges fraîchement pêché dans les eaux du golfe du Saint-Laurent. En fait, le consommateur semble rechercher des protéines au goût acceptable. Comme le présentait le New York Times dans un dossier récent, le futur de notre alimentation devait être caractérisé par la rupture des liens avec la nature, la libération des contraintes de l'agriculture (et de la pêche!) et l'arrimage unique avec la technologie. Autrement dit, dans les années 60, nous nous dirigions vers la pilule de cosmonaute avalée avec une gorgée de Tang nouveau.

C'est la contre-culture des années 60 et 70 qui a apporté des choix conscients et volontaires en faveur des aliments entiers, des céréales plutôt que des viandes, de la fraîcheur plutôt que de la transformation en usine, et le soutien à une agriculture écologique ainsi qu'à l'échange égal avec les producteurs des pays en développement.

Comme l'écrit Pollan, le rêve des aliments concentrés dans une pilule a échoué, mais l'agri-business, avec les aliments fonctionnels et les nutraceutiques, essaie cette fois de mettre la pilule dans l'aliment!

Bon, le crabe des neiges, comme le homard, nous parvient frais grâce au travail et aux méthodes des crabiers. Ceux-ci ont mis sur pied une industrie florissante mais en interaction écologique et économique constante avec d'autres espèces et d'autres pêcheurs. Mais il n'y a pas encore de guerre entre les producteurs, seulement des producteurs très spécialisés, allergiques à la biopolitique fédérale quand ils voient leurs intérêts menacés, des producteurs qui prennent en otages les travailleurs des usines de transformation, plus susceptibles, de par le nombre, d'exercer des pressions sur le système politique.

Les crabiers ne sont pas sortis à la pêche mais il nous reste du faux crabe au congélateur. Justement, quel est notre jugement face à ce produit de substitution? Il y a là une logique économique, une logique écologique, une logique politique mais aussi une logique biologique. Comme l'écrit Pollan, des aliments traités qui assemblent des collections de nutriments ne travaillent pas dans le corps comme les aliments entiers. Fausse guerre du vrai crabe et vraie guerre du faux crabe: comme citoyens et consommateurs, nous sommes concernés!