Le retour de Fanfreluche

Kim Yaroshevskaya, la célèbre Fanfreluche.
Photo: Jacques Grenier Kim Yaroshevskaya, la célèbre Fanfreluche.

Malheureux sont les jeunes qui n'ont pas savouré les aventures de Fanfreluche, dans La Boîte à surprises, aux débuts de la télévision couleur au Québec, au tournant des années 70. Mais ils sont aujourd'hui vengés. Seize aventures de la conteuse qui a enchanté mon enfance sont désormais vendues en cassettes vidéo. Et leur auteur et interprète, Kim Yaroshevskaya en personne, vit dans un appartement surplombant le fleuve, parmi les livres écrits en russe qui lui rappellent son enfance à Moscou.

On la croyait sortie d'un livre, échappée de quelque conte plein d'ours polaires sympathiques ou de crapauds maudits. En fait, c'est en Russie que la comédienne est née. Son prénom de Kim réunit d'ailleurs les initiales russes de la jeunesse internationale communiste, dont ses parents avaient fait partie. «Nous étions plusieurs à porter ce prénom dans la classe, se souvient-elle. Mais la plupart étaient des garçons.»

Ces mêmes parents, idéalistes et révolutionnaires, ont tous deux été éliminés par Staline, laissant Kim, à l'âge de sept ans, orpheline de père et de mère. Après avoir vécu quelques années, pauvrement, avec sa grand-mère à Moscou, la fillette, qui n'a que dix ans, prend le chemin de l'Amérique pour rejoindre une tante.

De ces dernières années à Moscou, elle se souvient de ses débuts en tant que conteuse. Après avoir lu, dans un livre de Tolstoï, l'histoire d'une jeune femme qui s'évanouissait et à qui tout le monde venait en aide, la jeune Kim raconte à sa grand-mère qu'elle s'est évanouie durant la journée. Cette dernière, inquiète, décide de l'envoyer en Amérique, où elle sera mieux soignée.

«Voilà un conte qui m'a fait beaucoup voyager», dit en riant la comédienne aujourd'hui.

La jeune femme ne retournera à Moscou qu'en 1964, espérant y retrouver son enfance. Mais cette enfance, constate-t-elle, avait disparu, et sa vie était désormais ici, au Québec.

Et au Québec, c'est d'abord en anglais que celle qui devait devenir l'idole de la jeunesse québécoise a fait ses débuts.

«Nous n'étions pas catholiques», explique-t-elle. Or, pour les non-catholiques, à l'époque, point de salut dans les écoles francophones de la province. Fréquentant l'école anglaise le jour, la jeune Kim se replonge le soir dans l'univers merveilleux des contes russes de Pouchkine, qu'elle lit dans sa langue maternelle. Ce n'est que bien plus tard, alors qu'elle s'inscrira aux Beaux-Arts (mais oui, elle dessine aussi), et à la faveur de l'amour, qu'elle apprendra le français pour de bon. À l'époque, Kim Yaroshevskaya ne rêve que de danse moderne.

Mais c'est avec l'Ordre du Bon temps, celui-là même qui a abrité Gaston Miron, que le personnage de Fanfreluche prend forme, à la lumière d'une improvisation théâtrale. À ses côtés, notamment, Guy Messier jouait Fafoin, et André Lavoie jouait le Pirate Maboule.

Mais alors que la télévision de Radio-Canada se propose d'offrir à chacun de ces personnages une demi-heure d'antenne, dans La Boîte à surprises, Kim Yaroshevskaya hésite. Assumer une émission avec Fanfreluche seule lui semble titanesque.

Pourtant, un jour qu'elle joue du Shakespeare au Festival de Stratford, la comédienne se rend compte du côté fabuleux de l'univers des rois et des reines. Son idée est faite, elle fera une émission de contes. Et comme les pièces classiques jouées à Stratford, l'émission sera mise en scène de façon minimaliste, avec des comédiens remarquables mis en valeur par de magnifiques costumes. Une simplicité qui manque dans les mises en scène d'aujourd'hui, souvent plus chargées, «trop chargées», reconnaît-elle. Au cours des années qui ont suivi, il lui est arrivé d'écrire les textes de Fanfreluche durant les entractes des pièces où elle jouait le soir. Elle se souvient d'en avoir écrit notamment alors qu'elle jouait une prostituée dans une pièce d'Aristophane adaptée par Michel Tremblay!

Ce sont donc ces émissions que l'on retrouve dans le coffret distribué par Imavision. Des extraits qui nous renvoient directement à l'enfance, sans en altérer l'émerveillement, et où l'on retrouvera notamment Marc Favreau, Andrée Lachapelle, Benoît Girard et d'autres comédiens arborant l'air de leur prime jeunesse.

Aujourd'hui, 35 ans après la diffusion de la première émission de Fanfreluche, Kim Yaroshevskaya est toujours fascinée par les contes, ces petites leçons de vie souvent millénaires, qui ont été transmises de génération en génération, et qui se retrouvent, souvent semblables, dans des cultures diverses aujourd'hui.

«Pouchkine a appris ses contes de sa nounou qui ne savait pas lire», s'exclame-t-elle.

Le 2 juin prochain, à la salle Redpath de l'Université McGill, elle lira des contes philosophiques, en compagnie du violoncelliste Yuli Turovsky et de la pianiste Esfir Dyachov, à l'occasion d'un concert pour la justice pour tous dans la fédération russe. En entrevue, elle signale les torts imposés par la Russie, notamment aux femmes tchétchènes, la quantité de prisonniers qui croupissent dans les prisons russes. Les profits du spectacle iront à Amnistie Internationale

Elle aussi composé un conte pour orchestre symphonique, intitulé Le Petit Air, qui sera repris cet automne par l'Orchestre symphonique de Rimouski.

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