Des débats à lancer pour renouveler la social-démocratie

Au terme d'une vingtaine d'années qui ont vu l'échec du communisme et le déclin du néolibéralisme, une fenêtre s'est ouverte pour qu'une réflexion en profondeur soit menée sur les conditions du renouvellement de la pensée et de l'action sociales-démocrates au Québec.

Il faudra réfléchir à la composition de la base sociale sur laquelle cette social-démocratie renouvelée pourra se construire. De même, pour ne pas avoir suffisamment pris en considération la question nationale québécoise, la social-démocratie n'y a jamais connu une pénétration notable.

Au départ, une formation sociale-démocrate repose sur une base sociale large et disposée à soutenir des réformes progressistes. Quelle sera la composition d'une telle base dans nos sociétés diversifiées et fragmentées? Les partis sociaux-démocrates ont été plus ou moins partagés entre leurs relations avec les syndicats et leurs efforts pour s'arrimer aux nouveaux mouvements sociaux et aux classes moyennes salariées.

Font aujourd'hui partie du décor non seulement la diversité des communautés d'appartenance, mais aussi celle impulsée par les nouveaux arrivants et les nouvelles générations, à quoi s'ajoute un vieillissement marqué de la population. La question du type de rapports que la social-démocratie doit ou peut entretenir avec les syndicats, les mouvements sociaux, dont le féminisme, et avec les groupes faiblement organisés est donc posée.



Les valeurs

Les valeurs traditionnelles de la social-démocratie — l'égalité, l'attachement aux libertés, la solidarité et la démocratie — doivent continuer de l'inspirer. Mais pour correspondre aux sensibilités actuelles, elles ont besoin d'être renouvelées dans leur contenu et dans leur rapport aux autres valeurs.

Ainsi, il y a un équilibre à trouver entre les valeurs d'égalité et d'équité, d'autant qu'il faut désormais composer avec la reconnaissance des différences. La pratique de la solidarité demeure l'ingrédient indispensable pour créer des liens sociaux, permettre le «vivre-ensemble» et relever de nouveaux défis en ce qui concerne la cohésion sociale. Or, de nouvelles valeurs sont apparues: qualité de vie, conciliation du travail et de la vie familiale, environnement, tolérance, créativité, convivialité, résolution pacifique des conflits, individualisme vu comme outil de réalisation personnelle.

Les valeurs sociales-démocrates peuvent-elles cohabiter et se métisser avec ces nouvelles valeurs? Et quelle place faut-il accorder à celles plutôt traditionnelles comme la sécurité, la tradition, la responsabilité et la compassion? Comment aussi tenir compte des valeurs libérales de liberté individuelle, de compétence, d'efficacité, d'esprit d'entreprise? Au moins deux grandes questions peuvent être retenues comme point de départ pour cette réflexion: comment renouveler les valeurs à la base de l'expérience sociale-démocrate et comment y intégrer les nouvelles valeurs qui soutiennent des aspirations légitimes?



La société et le rôle de l'État

La crise actuelle appelle à réaliser un saut qualitatif comme dans les années 1930, avec l'État-providence, la reconnaissance des syndicats, la mise en place d'une économie mixte et la réduction des inégalités. Devant une telle urgence, il s'agit de mettre en place des mesures rapides pour soulager les victimes et de penser des réformes et un nouvel encadrement du capitalisme. La démocratie représentative traverse une crise grave, comme le révèle le niveau croissant d'abstention. Le cynisme ambiant et la dévalorisation de la fonction politique ne sont certes pas un signe de santé démocratique. Il faudrait donc faire une place plus grande à la démocratie participative. Il est urgent de poser, mais en des termes nouveaux, la question nationale dans son rapport au renouvellement de la social-démocratie.

La régulation des conflits

Les compromis sociaux sont plus difficiles à obtenir. Ils s'imposent néanmoins puisque sans eux, l'État et la société seraient voués à des affrontements violents ou à des blocages. Le multipartisme fait entrer les différentes composantes de la société civile comme parties prenantes de la résolution de conflits et donc dans la construction de compromis institutionnalisés qui seraient le résultat de négociations. Comment en arriver à de nouveaux compromis sociaux sans un renforcement de la démocratie délibérative, sans l'établissement d'un diagnostic sociétal largement partagé, sans la recherche d'une sorte de contrat social, sans le développement de la solidarité et d'engagements altruistes et sans l'accroissement des responsabilités individuelles et collectives?

Si l'État est seul à assumer la fonction de régulation de manière efficace avec son pouvoir de coercition, il ne peut plus, désormais, définir l'intérêt général de manière isolée. Le travail des autorités publiques devient ainsi plus important, plus exigeant et plus périlleux. Si l'intérêt général ne peut être imposé d'en haut par l'État seul, ne peut-il pas émerger à la manière d'une construction collective dans laquelle l'État travaillerait en collaboration avec les acteurs de la société civile et du monde du travail?

Les mécanismes institutionnels

La théorie keynésienne a légitimé une certaine conciliation du social et de l'économique qui a favorisé l'existence d'un cercle vertueux où les dépenses sociales, la redistribution et les augmentations de salaire alimentaient la croissance et la création d'emplois. Cela est aujourd'hui remis en question.

La recherche, l'environnement social et culturel, l'éducation et le maintien de la cohésion sociale représentent désormais des investissements sociaux générateurs de fortes retombées économiques. Les politiques sociales visent à réparer les dégâts du passé, mais surtout à préparer les citoyens aux défis de demain. Les organisations patronales et syndicales peuvent nouer de nouveaux rapports, adopter de nouvelles formes d'organisation du travail, assumer la prise en charge collective des questions de productivité et de qualité des biens et services.

Un compromis social impliquant une grande diversité d'acteurs à travers une démocratie et une économie plurielles devient alors nécessaire. Ce modèle repose non seulement sur les entreprises privées et les entreprises publiques, mais aussi sur des entreprises et des organisations relevant de l'économie sociale et, plus largement, de la société civile.

Notre proposition met en avant des mesures et des politiques qui permettraient à une formation sociale-démocrate, ou à des groupes s'inspirant de cette pensée, d'enclencher des changements en direction d'une social-démocratie renouvelée. Pensons à la question de l'emploi et de l'employabilité, aux services collectifs de type universel et à la manière dont ils pourraient tenir compte des différences de besoins, du partage de la richesse pour réduire les inégalités, des mécanismes institutionnels pour la régulation de l'économie de marché, d'un code du travail favorable à la syndicalisation, de la protection des consommateurs et de l'environnement, des dépenses publiques pour stimuler l'économie, du soutien de l'économie plurielle.



Une autre mondialisation

Il serait difficile aujourd'hui de maintenir l'État-providence dans un seul pays. Il apparaît donc impératif d'établir des alliances avec les régimes politiques désireux de s'inscrire également dans des politiques relevant de la social-démocratie renouvelée, et cela, sans oublier les pays du Sud. Dans cette perspective, la social-démocratie renouvelée ne doit-elle pas s'inscrire dans une autre mondialisation, de manière à transformer celle qui s'est — ou qui nous a été — imposée jusqu'ici? Ne s'agirait-il pas d'être moins contre la mondialisation que d'être pour une autre mondialisation?



Le modèle de développement

Si la social-démocratie renouvelée compte relever le défi de la crise écologique, ne doit-elle pas s'inscrire dans une approche marquée au coin du développement durable en opérant une rupture avec une idéologie productiviste et en adoptant une vision qui tiendra compte du long terme et des générations futures? Il s'imposerait aussi de développer des solidarités avec les plus démunis d'ici et d'ailleurs. Cette approche du développement soutenable et plus équitable exigera de revoir en profondeur nos modes de consommation et de production.

Les idées, les principes et les valeurs qui fondent la social-démocratie devront nécessairement, avant de se traduire en politiques concrètes, faire l'objet dans la société québécoise d'un large débat auquel sont conviées toutes les forces vives qui croient que le progrès social est possible, qu'il est aussi possible de faire autrement que de suivre la pente funeste du néolibéralisme. De là la nécessité d'ouvrir ce vaste chantier pour que prenne forme au Québec une social-démocratie ajustée aux temps présents.

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Auteurs: Michel Doré, Marilyse Lapierre, Benoît Lévesque et Yves Vaillancourt

Chercheurs et professeurs

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Ce texte est un condensé du document de travail qu'on trouve à l'adresse suivante: http://www.oikosblogue.coop/?p=332.