Quand l'industrie pharmaceutique courtise les médecins

Récemment, des protestations se sont fait entendre au sujet des ristournes accordées aux pharmaciens d'officine par des compagnies pharmaceutiques vendant des médicaments génériques. On a abondamment invoqué le problème éthique que cela représente. Nous sommes un certain nombre à trouver que cette situation déplorable s'apparente à la relation de courtisanerie entre l'industrie pharmaceutique et les médecins.

En effet, il est d'un usage courant que des représentants pharmaceutiques distribuent échantillons et cadeaux de toutes sortes dans les hôpitaux, les universités et les cliniques, qu'ils payent des repas, des sorties, parfois des congrès (ainsi que les voyages assortis) et qu'ils rémunèrent grassement certains médecins pour des conférences promotionnelles devant leurs pairs.

Pourtant à l'encontre du code de déontologie des médecins qui comporte plusieurs articles à ce sujet, cela se fait sous le couvert d'une contribution des compagnies à la pratique clinique des médecins, à l'enseignement et à la recherche clinique.

Nous sommes d'avis que cet important investissement d'argent par l'industrie, entériné par le corps médical, entache non seulement l'éthique de la profession, mais entraîne aussi des répercussions sur la qualité de l'acte médical et sur la «survie» à moyen terme de notre système de santé.

Dans un premier temps, il nous apparaît clair que le fait de recevoir des cadeaux d'un tiers parti, quelles que soit leur nature et leur importance, entache l'exercice médical et risque de reléguer l'intérêt du patient au second rang des préoccupations du médecin. Cette pratique va à l'encontre de l'article 63 du code de déontologie des médecins qui stipule que le médecin doit sauvegarder en tout temps son indépendance professionnelle et éviter toute situation où il serait en conflit d'intérêts, notamment lorsque les intérêts en présence sont tels qu'il pourrait être porté à préférer certains d'entre eux à ceux de son patient ou que son intégrité et sa loyauté envers celui-ci pourraient être touchées.

La pratique étant répandue et admise, la majorité des médecins diront que leur pratique ne s'en trouve pas touchée, que la pression égale exercée par les différentes compagnies permet au clinicien de conserver son libre-arbitre. Ce à quoi nous répondrons que les techniques de marketing utilisées sont aussi sophistiquées que subtiles et que les sommes phénoménales investies (près de 16 milliards $US en 2000) attestent de leur efficacité.

Inflation spectaculaire des coûts

Notre deuxième constat, plus pragmatique, concerne le coût des outils promotionnels, indirectement transféré à la population. D'abord, l'inflation spectaculaire des coûts du système de santé constitue une des principales épines au pied des système de santé tant au Canada qu'à l'étranger.

Autant le nombre que le prix des médicaments augmente à un rythme effréné, de telle sorte que les dépenses canadiennes pour les médicaments augmentent plus vite que les autres dépenses en santé. En fait, l'augmentation des coûts reliés aux médicaments est en quelque sorte responsable des dures coupures exercées dans les autres secteurs comme le réseau hospitalier.

Alors qu'au milieu des années 1970 les dépenses canadiennes pour les médicaments représentaient 8,4 % des dépenses totales, à la fin de l'année 1999, elles atteignaient 14,9 %; quant aux hôpitaux, en 1975, ils se voyaient allouer 45 % du budget en santé alors qu'en 1999 ce chiffre tombait à 31,9 %. Deuxièmement, les dépenses en marketing des compagnies pharmaceutiques représentent un investissement chiffré en milliards de dollars dépassant le montant accordé à la recherche et au développement.

En effet, en 2002, des neuf premières compagnies pharmaceutiques en terme de revenus annuels, huit dépensaient en activités promotionnelles plus du double de ce qu'elles dépensaient en recherche et développement.

On estime que le montant attribué aux activités promotionnelles en 2000 aux États-Unis s'élevait à 15,7 milliards $US. Malgré tout, ces mêmes compagnies déclarent des profits records, année après année. Il n'y a pas à en douter, la facture des activités de marketing est amortie par le coût des médicaments.

Il en ressort que la publicité faite par les compagnies auprès des médecins sous forme de cadeaux, repas ou matériel «didactique» est payée par l'ensemble de la population et que ce coût hypothèque sérieusement la viabilité du système de santé.

Activité moralement douteuse

D'aucuns feront remarquer qu'il est normal pour une compagnie d'investir dans la promotion de ses produits. Cependant dans ce cas précis, la relation triangulaire entre l'industrie, le médecin et la population rend cette activité moralement douteuse. Quand une compagnie promeut un produit, c'est le docteur qui en profite et la société qui paye.

Finalement, nous aimerions préciser que c'est aux médecins qu'incombe la responsabilité de l'état actuel des choses. Les compagnies sont responsables devant leurs actionnaires et les médecins, de leurs actes dans les soins accordés aux patients. Vu la concurrence féroce entre les compagnies et leur vocation mercantile, les compagnies ne pourraient amorcer un changement de façon unilatérale.

Les médecins, de leur côté, devraient être en mesure d'assurer leurs frais de congrès et de repas, surtout quand on considère leurs nouvelles ententes avec le gouvernement du Québec. L'autonomie qui leur est si chère devrait aussi les motiver à préserver leur indépendance par rapport à l'industrie pharmaceutique.

Dans cette optique, il serait souhaitable que le Collège des médecins, qui joue le rôle de gardien des intérêts du citoyen en matière médicale, fasse en sorte que le corps médical respecte son propre code de déontologie.

L'argent de l'industrie n'a sa place ni dans les universités, ni en éducation médicale continue, ni dans le fonctionnement d'une clinique. Incontestablement, les sommes économisées devraient permettre de revoir à la baisse le prix des médicaments. Il va sans dire qu'entre le moment où les médecins cesseront d'accepter les cadeaux des compagnies et le jour où celles-ci abaisseront le prix de leur produit il y a loin de la coupe aux lèvres, mais les difficultés qui se présenteront indéniablement ne justifient pas le flou éthique que le corps médical cautionne actuellement.

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