L'anglo de Saint-Pierre

Que dois-je faire pour persuader les Québécois francophones de parler en français lorsque je m'adresse à eux?

Même si c'est, dans la plupart des cas, une politesse, il devient gênant pour un Anglo qui vient de finir un cours de français de plus haut niveau, quand il essaye d'utiliser la langue nationale du Québec, de constater qu'un francophone lui réponde en anglais.

Je suis tout à fait d'accord avec ceux qui dénoncent le fait qu'il existe plusieurs entreprises sur le Plateau Mont-Royal, à Montréal, où on ne peut pas être servi en français, car le propriétaire ou les employés ne le parlent pas. Mais il est ironique qu'un anglophone soit dérangé par cet illogisme.

Pour échapper à mon agacement, j'ai développé quelques tactiques. L'une d'entre elles est très simple: je continue mon boniment en français, quoi qu'il arrive.

Par exemple, l'autre jour, je suis allé au bureau de la Régie de l'assurance maladie du Québec, afin de renouveler ma carte, après avoir vécu trente ans en Australie. J'ai commencé à parler en français, mais la dame m'a répondu en anglais. J'ai fait semblant de n'avoir entendu que du français. C'était une petite victoire: elle a finalement daigné me parler dans la langue nationale.

«Est-ce que vous avez un bail?», m'a-t-elle demandé. «Je ne sais pas, Madame. Attendez, je vais consulter Le Petit Robert pour trouver le mot "bail"... Le voilà! Oui, bien sûr, Madame, j'ai un bail.»

Comme journaliste, je tiens au principe qu'il faut gêner les fonctionnaires le plus souvent possible, et c'était amusant de déranger cette femme ayant une fonction officielle. J'ai fait la même chose quand je suis rentré une fois de New York. À l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, j'ai insisté pour parler avec les agents de l'immigration en français. Alors, ils m'ont emmené dans une salle d'interrogatoire et m'ont cuisiné pendant une heure, mais, à contrecoeur, en français, la langue nationale du Québec.

Mais cette tactique est un tantinet trop agressive pour la soutenir dans la vie quotidienne. J'ai donc expérimenté d'autres stratégies. Quand, dans un dépanneur, par exemple, on m'a répondu en anglais, j'ai dit: «Désolé, Monsieur, mais je ne parle pas très bien l'anglais, car je viens d'Ukraine.»

C'était efficace, parce que rares sont ceux qui connaissent l'accent ukrainien. Aussi, en comparaison avec les Hollandais ou les Suédois, par exemple, il est crédible — grâce à la loi 101 — qu'un Ukrainien parle le français, mais pas l'anglais. Triste, mais personne n'a poussé la conversation pour me demander: «Comment c'est la vie en Ukraine?»

Donc, j'ai trouvé une autre stratégie, beaucoup plus satisfaisante. «Désolé, Mademoiselle, mais je ne parle pas très bien l'anglais; je viens de Saint-Pierre et Miquelon.» Je crois que cela va être plus utile pour développer des conversations avec les Québécois et Québécoises francophones dans les bars.

«Bien sûr, Mademoiselle, c'est un accent très étrange. Vous savez, nous descendons des Basques et des Bretons.» (J'ai trouvé cette explication sur Internet.) «Donc, Mademoiselle, même les Français de la métropole trouvent que c'est un accent bizarre.»

D'ailleurs, si on fait une erreur grammaticale, et que la Québécoise me corrige, on peut dire: «Mademoiselle, je trouve ça très intéressant; nous devons avoir quelques nuances en grammaire qui sont uniques à Saint-Pierre et Miquelon.»

J'ai l'intention de traîner avec moi un exemplaire du Monde, pour l'emporter aux bars, et — si j'en trouve un — un livre concernant Saint-Pierre et Miquelon avec beaucoup de grandes illustrations, pour rendre mon histoire plus crédible.

Comme ça, je pourrais aussi dire: «Alors, Mademoiselle, peut-être voudriez-vous me rendre visite pour voir cette excellente description de ces belles îles françaises où je vis? Je me présente: je m'appelle Alexis de Tocqueville.» Tout simplement — il faut le dire — pour pratiquer la langue nationale.