Pour l'aggiornamento du Québec

Il y a si longtemps que la vie politique québécoise gravite autour du débat sur le statut politique du Québec qu'il est difficile d'imaginer qu'il puisse en être autrement tant que la question ne sera pas résolue. Mais elle ne semble pas près de l'être, car si les souverainistes n'ont pas atteint leur objectif, les fédéralistes n'ont pas réussi à disqualifier et à marginaliser leurs adversaires.

Comme le remarquait récemment un commentateur, ce sont les situations d'oppression qui engendrent les mouvements de libération. De ce point de vue, la «situation d'oppression» est bien légère malgré les difficultés associées au statut de minorité linguistique isolée et le Quebec bashing en réaction à nos revendications particulières.

L'indépendance pour la langue?

Le problème, c'est que l'indépendance politique ne changerait strictement rien à la situation linguistique. Les progrès qu'il reste à faire au niveau de l'hégémonie et de l'apprentissage du français ne nécessitent pas l'indépendance pour être réalisés.

Pire encore, pour les Québécois francophones, que le Québec soit indépendant ou non, le dilemme linguistique semble impossible: offrir aux jeunes Québécois un apprentissage suffisant de l'anglais pour leur permettre d'être à l'aise dans le monde, et risquer ainsi une érosion du français, ou retarder l'apprentissage de l'anglais et handicaper leur avenir. Ce n'est pas un choix.

Le dilemme ne peut se résoudre qu'en suscitant une adhésion émotive forte à la langue et à la culture françaises. Une telle adhésion ne se décrète pas, elle se construit sur des générations et repose sur la vitalité de la culture et sur la responsabilité des créateurs. Combien réalisent que l'avenir du français au Québec dépend autant des artistes, des écrivains, des communicateurs et des enseignants que des politiques gouvernementales? La souveraineté ne changerait rien à cette réalité.

Élan puis léthargie

Pendant trois décennies, l'espoir de voir se réaliser la souveraineté du Québec a été un puissant stimulant de la créativité québécoise, aussi bien sur le plan culturel qu'économique. L'impasse qui dure depuis 15 ans et l'absence de perspective de la voir disparaître de sitôt ont entraîné le Québec dans une sorte de léthargie et un désir d'oublier tout ça dans un chapelet de «partys», certes bien faits, mais vides de sens.

Je crois que les Québécois aiment l'action, les défis et les grands projets. À cet égard, la période actuelle est une longue traversée du désert. Et ce n'est plus le projet souverainiste — qui n'est pas parvenu en 50 ans à convaincre une majorité de Québécois — qui peut constituer ce grand défi. En fait, les paramètres actuels de la question nationale ne permettent pas de trouver la moindre piste de projet mobilisateur.

L'ancien ministre péquiste Jean-François Simard se demandait récemment comment réagirait le Canada si l'objectif souverainiste se transformait en nationalisme d'accommodement. À mon avis, ce n'est pas la bonne question. Si le Canada n'a pas réagi plus qu'il ne l'a fait depuis près de 50 ans aux demandes québécoises, pourquoi réagirait-il davantage et avec intérêt à une nouvelle forme de nationalisme québécois? Il n'y a rien à attendre de ce côté-là. Et ce n'est pas ce qui importe en ce moment.

Ce qui importe vraiment, c'est le dynamisme de la société, le souffle, l'énergie qui la traverse. Il faut les retrouver. Cela, me semble-t-il, exige des débats sur des projets de société. Est-ce vraiment un passage obligé? Je le crois. Nous avons tellement mis de côté ces débats, tout occupés que nous étions à maintenir les forces unies pour ou contre l'objectif de la souveraineté, que le Québec s'est peu à peu figé et a évité systématiquement les débats de fond et les remises en question.

C'est, en bonne partie, cet immobilisme que l'ADQ a essayé de dégeler maladroitement et avec démagogie. C'est ce que Joseph Facal, François Legault, les jeunes libéraux et plusieurs autres groupes ont essayé ou essaient de faire. Paradoxalement, la clé de l'immobilisme et la clé du mouvement se trouvent au même endroit: au Parti québécois.

Les problèmes d'éducation, de santé, d'environnement, de transport, d'agriculture, d'énergie et des communautés autochtones, pour ne nommer que ceux-là, se présenteraient peut-être autrement aujourd'hui si l'objectif de la souveraineté n'avait pas empêché les choses de se dire et remis à plus tard les réformes nécessaires. D'autres coalitions sont possibles que celles des souverainistes et des fédéralistes.

Les problèmes du système de santé, recensés depuis 30 ans par trois commissions d'enquête différentes, seraient peut-être résolus si les partis successivement au pouvoir s'étaient attaqués de front aux problèmes de gouvernance. La stratégie énergétique du Québec serait-elle la même si la société y avait consacré autant d'énergie qu'à débattre de souveraineté? Pourrions-nous discuter en profondeur de l'intégration des immigrants sur lesquels nous disons vouloir beaucoup compter, définir une vision à long terme et prendre les moyens de la concrétiser?

Je prétends que la nécessité de la souveraineté ne se présentera pas à cause d'une vague opposition entre la politique canadienne et les «aspirations» du Québec, mais parce qu'il y aura une confrontation majeure sur des enjeux réels, urgents, concrets et bien compris par toute la population. Les chances que cela se produise sont faibles car les Canadiens ne sont pas si différents des Québécois. Par contre, elles demeureront nulles si les paramètres du débat politique ne changent pas.

Horizon 2050

Considérons la souveraineté sous l'angle des grands défis qui détermineront l'évolution de tous les pays d'ici à 2050. Par définition, ils sont de dimension planétaire: problèmes environnementaux avec leurs séquelles humaines, problèmes d'accès aux ressources, problèmes de gouvernance et tensions internationales.

Or, d'un côté, le Québec dispose déjà de pratiquement tous les leviers nécessaires pour être responsable d'agir ou de ne rien faire face à ces problèmes et de l'autre, il ne peut les surmonter seul, qu'il soit souverain ou non. Cependant, c'est par rapport à ces problèmes que le Québec sera une société dynamique ou stagnante.

Autrement dit, de quelque côté que l'on se tourne, la souveraineté n'apparaît pas comme une condition nécessaire pour faire face aux défis actuels et futurs, qu'ils soient internes ou externes. Elle ne le deviendra que si le Québec est empêché de les relever à cause de son appartenance au Canada.

Il me semble évident que le grand mouvement d'énergie collective qui a traversé le Québec entre 1960 et 1980 ne se remettra en marche qu'en discutant des défis présents et à venir et non en cherchant à obtenir un statut politique pratiquement sans effet sur leur solution.

D'une certaine manière, tout souverainiste que je sois depuis près de 50 ans, il m'indiffère que ce mouvement aboutisse ou non à la souveraineté. Il m'importe plutôt de sentir que la collectivité dont je fais partie retrouve son énergie et le dynamisme dont elle est capable, et qu'elle suscite chez tous ceux qu'elle rassemble — francophones, anglophones et nouveaux arrivants — une adhésion émotive forte à son caractère francophone dans le respect de toutes les communautés qui la composent, comme toute société dynamique du XXIe siècle.

Je fais l'hypothèse que si le Parti québécois considérait la souveraineté non comme une fin en soi, mais comme une option de dernier recours dont la pertinence ne peut reposer que sur des circonstances graves, il serait en mesure de dominer la vie politique québécoise comme aucun parti ne l'a fait depuis longtemps. Un tel aggiornamento n'aurait pas seulement un impact au Québec, mais aussi au Canada et même sur la scène internationale.

N'est-ce pas la stature que le Québec souhaite? Comme l'a dit Deng Xiao Ping, grand réformateur de la Chine moderne, «peu importe que le chat soit blanc ou noir, du moment qu'il attrape la souris».