Vers une concentration de la presse en Acadie?

Les Acadiens du Nouveau-Brunswick disposent désormais d'un hebdomadaire francophone provincial gratuit, L'Étoile, dont la première édition est datée du 6 août 2009. L'ajout de ce journal dans le paysage acadien devrait réjouir tous ceux qui chérissent la diversité d'information et les débats d'idées dans notre société, d'autant que plusieurs leaders acadiens, dont Jean-Marie Nadeau, le président de la Société de l'Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), ont accepté d'y contribuer à titre de chroniqueurs.

Pourtant, une analyse plus poussée laisse entrevoir des craintes réelles ayant trait, d'une part, à la concentration de la presse en Acadie et, d'autre part, à l'avenir du seul quotidien francophone provincial de langue française, le journal indépendant L'Acadie Nouvelle.

La presse écrite en Acadie

Avant l'arrivée de L'Étoile, le seul journal provincial de langue française des Acadiens du Nouveau-Brunswick était le quotidien L'Acadie Nouvelle, un journal indépendant fondé dans les années 1980 à la suite de la fermeture, quelques années plus tôt, du quotidien L'Évangéline. Ainsi, en théorie du moins, l'ajout de L'Étoile devrait favoriser la diversification de l'information provinciale en français pour notre plus grand bien. C'est d'ailleurs ce sur quoi semble vouloir tabler L'Étoile en précisant dans son premier éditorial que «la communauté acadienne a le droit et la volonté d'avoir une alternative provinciale au niveau de l'écrit pour s'informer sur son évolution comme société».

Or, tout cela est bien beau, mais dans un monde où la concentration de la presse écrite est décriée depuis plusieurs années et incite à la prudence, il faut savoir que le nouvel hebdo provincial est publié par Brunswick News, propriété de J.K. Irving. Cette compagnie a déjà le monopole de toute la presse écrite anglophone au Nouveau-Brunswick et est actuellement propriétaire de tous les hebdos régionaux francophones de cette province, sauf un.

Dans cet esprit, si le passé est garant de l'avenir, il y a tout lieu de s'inquiéter de la venue de ce rouleau compresseur qu'est Brunswick News dans le monde provincial de la presse écrite de langue française.

Face à ces inquiétudes, on me dira certainement que la nouvelle parution provinciale de cette compagnie n'est qu'un hebdo, alors que L'Acadie Nouvelle est un quotidien, mais cela ne me convainc guère.

À cet égard, il ne faut pas oublier que nous parlons ici d'un marché restreint qui a vu disparaître au début des années 1980 le journal L'Évangéline après presque un siècle d'histoire en raison, entre autres, de graves problèmes économiques. De même, après la mort de L'Évangéline, deux quotidiens de langue française ont été créés au Nouveau-Brunswick, soit L'Acadie Nouvelle à Caraquet et Le Matin à Moncton, mais ce dernier n'a pas survécu plus de deux ans en raison, entre autres, de l'étroitesse du marché et du manque de recettes publicitaires.

Ces deux éléments sont tout aussi pertinents de nos jours et il me semble illusoire, voire naïf, de croire qu'en offrant un journal provincial gratuit qui va nécessairement s'emparer d'une part des recettes publicitaires déjà limitées du marché francophone, le but recherché n'est pas d'en arriver ultimement à un monopole de la presse écrite francophone dans la province, à l'instar de ce qui est arrivé du côté anglophone.

Cela dit, je ne connais pas la situation financière exacte de L'Acadie Nouvelle, mais quand on connaît les difficultés financières auxquelles sont actuellement confrontés de nombreux journaux dans le monde, on peut facilement imaginer qu'un tel journal indépendant ne roulera pas sur l'or, étant en concurrence avec un géant qui, tel un cheval de Troie, a déjà démontré qu'il peut intégrer un marché et le monopoliser. Ainsi, en présence d'une situation de type «David contre Goliath», il me semble difficile de parler de «compétition saine» comme le fait L'Étoile dans sa première parution.

Concentration de la presse

Dans un tel contexte, en dépit des apparences qui laissent penser à une diversification de l'information, il y a lieu de s'inquiéter des dangers liés à une concentration accrue de la presse au Nouveau-Brunswick, d'autant que la presse écrite provinciale de langue française est la seule qui n'est pas encore tombée sous le giron de Brunswick News. À cet égard, il faut se rappeler que la concentration de la presse n'est pas seulement la réduction du nombre d'acteurs dans un marché, mais également l'augmentation de leur envergure, une situation que crée l'arrivée de L'Étoile.

Or, sans vouloir faire un procès d'intention, les dangers liés à une telle concentration sont multiples et ont fait l'objet de plusieurs études: homogénéité du contenu; perte de diversité (culturelle) des points de vue, des analyses et des critiques; trop grand contrôle sur la circulation de l'information; visées politiques grâce à un puissant outil pour influencer les débats; reflet des seules préoccupations du monde des affaires.

Autrement dit, en matière de liberté de la presse, il existe des craintes réelles sur le fait que les idées des uns soient trop représentées au détriment de celles des autres dans un marché où un seul joueur comme Brunswick News est omniprésent, des craintes qui vont au coeur du processus démocratique qui nécessite une grande diversité d'information pour que chaque citoyen puisse évaluer un tant soit peu convenablement la chose publique.

Notre voix?

Ainsi, devant pareilles craintes et compte tenu des dangers qui guettent L'Acadie Nouvelle, il m'est difficile d'imaginer que L'Étoile soit «la voix des francophones du Nouveau-Brunswick» (comme ce journal s'est lui-même nommé) puisqu'il est, de toute évidence, très loin de faire l'unanimité dans la communauté acadienne.

Dans cette optique, on peut certainement s'interroger sur la justesse de la décision prise par le président de la Société de l'Acadie du Nouveau-Brunswick, Jean-Marie Nadeau, de se joindre à l'équipe de L'Étoile. Il est à tout le moins légitime de penser que le président de la SANB aurait dû garder ses mains libres en ne s'embarquant pas dans un projet qui inquiète autant qu'il divise pour consacrer son énergie à l'Acadie qui rassemble...