La pâque des outardes

Cher peuple migrateur! Il paraît que le battement des ailes de chaque outarde incite celle qui la précède à une plus grande vitesse. C'est ainsi qu'est respecté le vol initial et réussie une route transcontinentale semée d'embûches. Étrange trajectoire, et d'une suprême élégance. Entêtées, solidaires, elles dessinent, elles inventent à mesure l'architecture de leur route et glissent comme si cela allait de soi dans le glacé de l'air qui les accueille. Les bernaches, nos «oies sauvages», les outardes ont aussi ceci de très séduisant qu'elles traversent mers et continents en cacardant de mystérieux menuets dignes de nos plus lyriques alléluias de Pâques.

Pas plus qu'une hirondelle, une outarde ne fait pas le printemps. Nous le savions. Il demeure que la visite de ces voyageuses de l'espace a de quoi nous mystifier. Des messages à coder, à codifier? Simplement à leur passage. Pâques y est pour quelque chose. De toute façon, le retour des oiseaux, surtout à la ville, nous inviterait à penser large et à la verticale.

Pour nous mettre en appétit, si ce n'est déjà fait, quoi de plus pédagogique qu'une promenade au Musée de Québec? L'Hommage à Rosa Luxemburg y est d'une grande splendeur. Cette fresque nous rappellera, à la manière de Riopelle, à quel point la seule venue des oies rivées sur le Saint-Laurent a quelque chose d'émouvant. Je me souviens! Quand les outardes arrivaient en turlutant au-dessus de nos érablières de Bellechasse et de Montmagny, nous étions certains du printemps. Enfin! À l'époque, nous lisions aux écoles Les Oies sauvages de Félix-Antoine Savard. Le plaisir est grand, mais d'un autre ordre, d'entendre notre Félix Leclerc chanter lui aussi, à sa manière rythmée, douce et réfléchie, le passage des outardes.

Les outardes de 2003 ne sont pas les premières à nous instruire. N'est-ce pas assez révélateur qu'une très antique tradition de mythes et de symboles associe l'envol d'un seul oiseau dans l'espace aux meilleures aspirations de l'âme? Encore récemment, Pierre Morency, dans À l'heure du loup, notait le «passage des oiseaux qui vont nous conduire jusqu'au dépassement de nous-mêmes». N'arrive-t-il pas à la suite d'un chagrin, d'un échec, d'un deuil, que notre esprit veuille lui aussi s'envoler bien loin, bien haut, du moins s'élever au-dessus de ce qui le déçoit, au delà de la matière qui le colle forcément au sol? Ô désirs jamais comblés de la pensée pure! Désirs de clarté, d'infini, de lumière! Tagore a les mots pour le dire: «Moi, l'oiseau prisonnier, devant l'obscurité du ciel je t'interroge, bel oiseau libre! Dis-moi, est-ce là le dernier jour du monde? Le soleil ne viendra-t-il plus dorer les barreaux de ma cage? Va donc, toi! Monte au-dessus de cette conspiration des nuées; cherche l'illusion qui me manque... Chante! Chante pour moi la lumière éternelle!»

C'est qu'il faut les aimer, les oiseaux, et pas seulement les outardes! Il faut les aimer, aimer qu'ils soient, aimer les voir venir, aller, virevolter en toute liberté originelle.

Encore une fois, il fallait s'y attendre, une tradition biblique tenace, orientale elle aussi, celle du livre de la Genèse, nous renvoie aux origines mythiques du monde. Dès le cinquième jour de sa création, Dieu dit: «[...] que les eaux grouillent de bestioles vivantes et que l'oiseau vole au-dessus de la terre face au firmament du ciel.» Et, le jour suivant: «[...] faisons l'homme [mâle et femelle] à notre image, qu'il soumette les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre.» Même jour, en soirée: «Dieu vit que cela était bon, très bon même.» Enfin, tout est en ordre, tout va bien. Chaque être vit selon sa nature et les aptitudes de son espèce. Oui, tout va à merveille jusqu'au moment où, soucieux d'en savoir plus long, Adam et sa tendre et naïve conjointe Ève, elle aussi éprise de science supplémentaire, cèdent. Le mal entre dans l'histoire humaine. La guerre, la division, Babel. La situation est à ce point pénible que le même Seigneur et Créateur songe à effacer de la surface du sol l'Adam de sa création et, en même temps, «tout ce qui vole dans le ciel». Fort heureusement, Dieu n'est pas que tout-puissant, il est aussi amoureux, miséricordieux. Comme tous les amoureux qui se réconcilient, il peut changer d'idée, pardonner, absoudre. Parmi les signes convenus de ce changement d'attitude, il y a bien sûr le retour des oiseaux, le retour des nids et — sans doute! — le retour des outardes sur le Saint-Laurent.

Aussi bien dire que le retour des oiseaux migrateurs et les randonnées d'oies blanches au printemps, en avril, la naissance des fleurs, la poussée des feuilles sont aussi des signes de vie et de miséricorde. La vie que l'on croyait «partie» salue la vie qui revient. La mort, pas plus que la guerre, n'aura le dernier mot. Ceci dit, avec le souhait pour chacun, chacune de nous, de Tagore: «Pareil au troupeau migrateur d'oiseaux qui, nuit et jour, revolent impatients vers les nids qu'ils ont laissés dans la montagne, que ma vie, ô mon Dieu, s'essore toute vers son gîte éternel dans une suprême salutation.»

N'est-il pas en un sens chaleureux autant que prophétique, en ce matin de Pâques, l'appel de Jésus, Jésus le Sage, qui disait à des amis tout près: «Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent point dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux?»

Joyeuses Pâques!