Vers un nationalisme d'accommodement

À quelque six mois d'intervalle, deux événements politiques majeurs, qui ne sont a priori pas liés, viennent accréditer la thèse d'un changement d'orientation radical dans l'expression du nationalisme québécois, du moins au sein de la grande famille souverainiste. Tour à tour, l'entente tripartite de décembre 2008, donnant naissance à une coalition parlementaire entre le Parti libéral du Canada, le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Bloc québécois, ainsi que la récente décision unanime du Parti québécois d'opter pour le rapatriement de nouveaux pouvoirs laissent entendre qu'à court, moyen et long termes, l'avenir du Québec se pense désormais au sein de la fédération canadienne.

Premier acte : la coalition

Le mouvement souverainiste opte conséquemment, sans le dire ainsi, pour un nouveau nationalisme d'accommodement. Sur le fond des choses, l'indépendance du Québec serait-elle devenue une simple affaire de rhétorique? Retour sur cette métamorphose de la question québécoise.

Il y a de ces événements qui sortent si vite de notre actualité politique qu'on se demande, en y repensant quelque temps après, s'ils ont véritablement existé. Cela est particulièrement le cas pour l'entente historique cosignée en décembre dernier par les chefs du Parti libéral du Canada, du NPD et du Bloc québécois. Même si cette entente est maintenant chose du passé, que retenir d'un tel geste? Quel sens lui donner?

La politique du moindre mal ?

La première réponse qui vient à l'esprit relève de la simple considération tactique. Stephen Harper est à la tête d'un gouvernement de droite qui, selon ses adversaires, met à ce point en danger les grandes valeurs canadiennes qu'il faille le renverser, minoritaire qu'il est à la Chambre des communes. Logique tout à fait compréhensible pour des libéraux et des néo-démocrates en mal de pouvoir. Logique beaucoup moins évidente à défendre pour un parti indépendantiste. Première hypothèse: cette entente n'aura été rien d'autre qu'un éphémère mariage de raison, auquel aurait consenti le Bloc, à la recherche qu'il était du moindre mal pour le Québec.

Pourtant, l'adhésion du Bloc québécois à cette coalition parlementaire pour une période de 18 mois — une éternité en politique! — a laissé plusieurs souverainistes perplexes. Non sans raison. D'une certaine manière et bien malgré eux dans certains cas, les bloquistes se sont enfermés dans une logique laissant entendre que les libéraux constituaient une solution à ce point viable et valable pour les Québécois qu'il faille les porter au pouvoir sans faire appel au verdict populaire.

Les Québécois n'auraient-ils pas été alors tentés, la prochaine élection venue, de voter directement pour les libéraux? L'hypothèse du moindre mal ne tient pas la route pour comprendre pourquoi le Bloc québécois s'est indirectement porté à la défense des intérêts d'un parti qui incarne encore aux yeux de la majorité des Québécois le rapatriement unilatéral de la Constitution, la perte du droit de veto, l'échec de l'Accord du lac Meech, la loi sur la clarté référendaire, la non-reconnaissance de l'intégrité territoriale du Québec en cas d'indépendance, le scandale des commandites, etc. Il y a forcément autre chose...

Une nouvelle étape ?

De l'aveu même du chef bloquiste, Gilles Duceppe, l'établissement d'une coalition gouvernementale soutenue par une autre coalition, celle-là parlementaire, dont le Bloc était la clé de voûte, fut aussi, et peut-être surtout, justifié par la volonté de défendre des valeurs communes sur le plan social, des valeurs partagées par les trois partis d'opposition (même chance pour tous, justice distributive, interventionnisme réfléchi de l'État, droit à la syndicalisation, autonomisation de la politique étrangère du Canada, etc.).

Malgré des réticences historiques envers le PLC, pour la première fois depuis le référendum de 1995 un parti souverainiste, en cela largement appuyé par sa base militante et la population québécoise, concevait comme étant non seulement possible, mais souhaitable, d'établir un dialogue politique de longue durée avec le reste du Canada et au premier chef, avec ses traditionnels frères ennemis. Sans aller jusqu'à parler de réconciliation nationale, loin de là, il y avait dans cette entente un espoir de rapprochement que bien des Québécois espéraient voir se concrétiser depuis longtemps. Espoir qu'est rapidement venu étouffer Michael Ignatieff.

Mine de rien, par cette entente Gilles Duceppe aura donné à la question québécoise, même brièvement, la possibilité de se redéfinir, après bientôt 15 années de blocage, de frustrations, de rancoeurs mutuelles et de discours d'apparatchiks à l'ancienne qui répètent les rengaines de toujours. Cet accord, décrié comme irresponsable par certains, arrivait à point nommé, quelques semaines après que le Parti québécois avait une fois pour toutes, en campagne électorale, repoussé l'idée de tenir un référendum s'il était réélu. La table était donc mise pour établir un dialogue d'un nouveau genre. La précipitation de Michael Ignatieff à la mettre au rancart illustre à quel point son entourage fait encore bien peu de cas de la question québécoise, du moins pour l'instant.

Deuxième acte : les référendums sectoriels

La nouvelle option défendue par le Parti québécois n'est pas neuve. Du temps où, jeune attaché politique, j'étais au cabinet du premier ministre Jacques Parizeau, elle circulait déjà sous le boisseau. On faisait souvent écho à ce qui se discutait au sein de plusieurs réseaux indépendantistes influents de l'époque. Certains membres en vue de l'Action nationale en faisaient leur option privilégiée devant l'imminence d'une défaite référendaire. Cette idée revenait également fréquemment sur le tapis au sein du cercle Souveraineté et Progrès, dirigé par Bernard Landry. Les objections finales à ce scénario étaient toujours les mêmes: les référendums sectoriels sont d'une tout autre nature qu'un référendum portant sur l'indépendance, car ils visent davantage à réformer le Canada qu'à en sortir.

En effet, la stratégie du rapatriement des pouvoirs et sa principale variante, la stratégie des référendums sectoriels, proposent des ressemblances frappantes avec le vieux concept de fédéralisme asymétrique soutenu depuis les années 1950 par le dominicain Georges-Henri Lévesque, les libéraux progressistes, le chef conservateur Robert Standfiel et tant d'autres intellectuels et hommes politiques.

Pauline Marois est on ne peut plus explicite à cet égard: «Le Parti québécois souhaite redéfinir l'espace législatif partagé avec Ottawa.» Les mots parlent d'eux-mêmes. Paradoxalement, le Parti québécois s'inspire aujourd'hui davantage du livre beige de Claude Ryan que du livre blanc sur la souveraineté-association de René Lévesque. À l'unanimité, sans véritable débat, sans consultations préalables de leurs membres, tous les présidents d'association ont endossé le plan Marois. Cet apparent consensus est révélateur de l'état d'âme qui prévaut dans ce parti.

La question qui tue

La perpétuelle fuite en avant que les souverainistes opèrent depuis le lendemain de la dernière défaite référendaire peut encore faire son temps. Mais il n'en demeure pas moins qu'une impertinente question se pose, chaque jour avec plus d'acuité. Que faire si, ayant cru ardemment à la souveraineté, la conviction de la voir se réaliser de son vivant s'évanouit? Faut-il coûte que coûte refouler ce sentiment et poursuivre aveuglément un combat que l'on croit définitivement perdu? Faut-il rester chez soi, dans une logique de mutisme et d'abstinence politique, en espérant que le vent tourne par on ne sait trop quel miracle? Faut-il envisager de vivre autrement sa passion du Québec? Et si oui, comment?

À défaut de faire du Québec un pays, les péquistes font aujourd'hui le pari d'en faire une province forte, au sein du Canada. Bloquistes et péquistes s'en défendront jusqu'à leur dernier souffle, mais ils sont entrés, plus ou moins consciemment, dans une ère d'accommodement économique, social et constitutionnel avec le Canada. Dès lors, ceux qui seront vraiment tentés de réformer le Canada se demanderont rapidement si le Parti québécois est le meilleur endroit pour relever ce défi. Par contre, ceux qui veulent toujours faire du Québec un pays, sans compromis, se demanderont si le PQ est encore le véhicule politique qui leur convient réellement.

Métamorphose de la question québécoise ?

Je ne crois pas dans la fin de l'histoire. Un destin national n'est jamais achevé. Mais force nous est de constater que le nationalisme québécois est depuis quelques années entré dans une nouvelle phase: celle de l'accommodement. À terme, j'ai l'intime conviction que la libération d'un peuple s'inscrit en réaction à une situation d'oppression. Les partis politiques ne sont que le reflet de leur société. Or, si les Québécois ont majoritairement choisi la voie de l'accommodement, c'est peut-être parce que leur rapport au Canada a considérablement évolué et qu'ils ne se sentent plus ni colonisés, ni opprimés. En ce sens, la Révolution tranquille donne aujourd'hui sa pleine mesure.

Mais attention: l'accommodement ne signifie pas l'acceptation béate et complaisante d'un Canada immuable. Du reste, le nationalisme d'accommodement ne fera qu'un temps si les Québécois ont le sentiment qu'il est à sens unique. Il s'agit maintenant de savoir comment le reste du Canada réagira à cette métamorphose de la question québécoise...