Seule Jojo le sait

Daniel Turp, candidat péquiste dans Mercier.
Photo: Jacques Nadeau Daniel Turp, candidat péquiste dans Mercier.

Dans le comté de Mercier, on ne s'aventure pas à prédire l'issue du vote de lundi car il pourrait y avoir bousculade au fil d'arrivée. «Seule Jojo Savard pourrait dire qui l'emportera», commente Alain Perron, journaliste à l'hebdo Le Plateau.

Le Parti québécois (PQ) entend bien reconquérir cette circonscription considérée autrefois comme un de ses châteaux forts et faire oublier son cuisant échec à l'élection partielle de 2001. La tâche s'annonce difficile car, même si le candidat péquiste Daniel Turp est convaincu de pouvoir déloger la libérale Nathalie Rochefort, la vedette de l'Union des forces progressistes (UFP), Amir Khadir, pourrait sérieusement jouer les trouble-fête.

Détenu pendant 25 ans par des péquistes, d'abord par le poète Gérald Godin puis par Robert Perreault, Mercier est passé aux libéraux lors de l'élection partielle de 2001. Le tumulte de l'affaire Michaud et la déconfiture de Claudel Toussaint, ajoutés à la percée du candidat de la gauche, Paul Cliche, avaient permis à la jeune libérale Nathalie Rochefort de l'emporter avec seulement 34,7 % des voix.

Daniel Turp, professeur de droit à l'Université de Montréal et ancien député bloquiste dans Beauharnois-Salaberry, souhaite réparer cette «erreur de parcours». Il a abandonné son noeud papillon et s'est engagé dans une intense campagne de terrain pour apprivoiser son électorat. Chaque matin, il quitte Westmount, où il réside, pour se poster à la sortie des stations de métro Mont-Royal et Laurier afin d'y rencontrer des électeurs. Les gens sont pressés, mais il ne se décourage pas et la rencontre d'un sympathisant lui arrache chaque fois un large sourire.

Daniel Turp a derrière lui une organisation bien rodée, composée notamment d'ex-membres des équipes de Gérald Godin et de Robert Perreault, et son agenda est réglé au quart de tour. Pierre-Luc Paquette, ancien directeur des communications de l'organisation nationale du PQ, ne le lâche pas d'une semelle et lui donne des instructions comme un entraîneur préparant un athlète à la compétition. Daniel Turp est confiant et croit que le taux de participation élevé propre aux élections générales lui sera favorable. L'adversaire à battre, dit-il, c'est Nathalie Rochefort, la députée sortante.

Issue du milieu communautaire, la jeune libérale de 33 ans ne fait rien comme les autres. Elle a installé son local électoral dans un ancien salon funéraire, rue Laurier, et quand on fait allusion au symbole que cela représente, elle rétorque d'un ton sans appel: «Je ne suis pas superstitieuse.»

Nathalie Rochefort n'a rien d'une politicienne conventionnelle. Elle arbore encore une chevelure aux reflets rouges, appelle affectueusement les résidants du comté «mes Platters» (terme faisant référence au «Plateau Mont-Royal») et évoque souvent sa «gang», celle des jeunes de la rue qu'elle a côtoyés pendant quatre ans alors qu'elle travaillait pour l'organisme Le Bon Dieu dans la rue. Énergique et un brin rebelle, elle ne s'est pas gênée pour mener sa campagne à sa façon. Préoccupée par la protection de l'environnement, elle a limité à cent le nombre de ses pancartes dans tout le comté. Elle espère d'ailleurs qu'une loi permettra de mieux contrôler l'affichage électoral dans les rues.

Nathalie Rochefort croit pouvoir conserver son comté, mais elle sait que la lutte sera serrée. «À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire», a-t-elle d'ailleurs écrit sur un mur de son local. «Je ne regarde pas mon pointage, précise-t-elle. D'entrée de jeu, au début de la campagne, j'ai dit à mon monde que je ne voulais pas le savoir. J'y vais en fonction de mon instinct et des commentaires sur le terrain. Et c'est très bon.»

Certains observateurs estiment que son appartenance au Parti libéral constitue un boulet pour elle. La députée sortante n'est pas d'accord et réaffirme les liens qui l'unissent au PLQ même si, du même souffle, elle admet que beaucoup de ses sympathisants lui sont fidèles parce qu'ils apprécient sa personnalité et son travail sur le terrain, et non parce qu'elle est candidate du PLQ. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le logo du parti occupe sur son dépliant une place plus que discrète. «Je crois aux valeurs libérales et je suis membre du parti depuis 1993. Si j'ai décidé de faire le saut en politique active en 1991, c'est que j'avais la conviction profonde que Jean Charest était le meilleur chef», dit-elle pour dissiper les doutes.

L'effet Amir Khadir

Les électeurs du très branché Plateau Mont-Royal pourraient déjouer tous les pronostics et tourner le dos aux grands partis. L'UFP avait de modestes ambitions quand il a envoyé Amir Khadir dans la mêlée en janvier dernier: 15 % des voix aurait constitué une performance très honorable, avait-on précisé en début de campagne.

Mais le candidat de la gauche a le vent dans les voiles. Connu pour son engagement auprès d'organisations de solidarité internationale, dont Médecins du monde, Amir Khadir sent que sa campagne profite d'un nouveau vent de sympathie. Les appuis à son endroit se sont multipliés et, au cours de la semaine, la liste de ses supporters s'est allongée de plusieurs noms avec les interventions publiques en sa faveur de Richard Desjardins, d'Armand Vaillancourt et de Paul Lévesque, de la Coalition des médecins pour la justice sociale.

Amir Khadir estime qu'une victoire au scrutin de lundi ne relève plus de l'utopie: «Là, on pense qu'on va gagner. Ce n'est pas seulement un sentiment; nos mesures disent qu'on est en avance.» Selon le pointage effectué par son équipe, le PQ, le PLQ et l'Action démocratique du Québec (ADQ) récolteraient à eux trois 49 % des voix, ce qui laisserait 23 % des votes à l'UFP et 9 % d'indécis, dont la moitié seraient favorables à sa candidature, dit-il. «Il nous faudrait 30 % pour nous faufiler», précise-t-il.

La crédibilité acquise par l'UFP dans Mercier, le recul de l'ADQ dans les sondages et même la guerre en Irak ont donné un nouvel élan au candidat, dit-il. «Cette prise de conscience d'une grave crise sur le plan mondial appelle aussi à un requestionnement sur le modèle de société dans lequel on vit. [...] Je n'ai jamais eu l'occasion de parler autant de la guerre que durant cette campagne électorale», ajoute-t-il. Les positions de l'UFP contre la mondialisation et les politiques néolibérales ainsi que l'engagement du parti en faveur d'un nouveau modèle de développement pourraient trouver des échos dans Mercier.

Amir Khadir affirme qu'il attirera non seulement les souverainistes déçus du PQ mais également une partie des anglophones du Mile-End que détenait Nathalie Rochefort. Sur l'avenue du Mont-Royal, les gens l'abordent, inquiets de la division du vote: «Je voudrais bien voter pour vous, mais j'ai peur que ça aide le Parti libéral.» Amir Khadir fait valoir qu'il peut désormais envisager une victoire et que l'argument du «vote utile» de son adversaire péquiste ne tient plus.

Et comme si l'échiquier n'était pas assez encombré, l'avocate Vivian Goulder, candidate de l'ADQ et ancienne candidate de Vision Montréal aux élections municipales de 2001, tentera de son côté de rallier les sympathisants au parti de Mario Dumont.

Cette chaude lutte dans Mercier n'a rien pour simplifier la tâche du journaliste Alain Perron, qui ignore toujours où il enverra son photographe pour immortaliser le sourire victorieux lundi soir dans Mercier.