Franco Volpi 1952-2009 - La mort tragique d'un jeune titan

Peut-on se préparer à la mort? Heidegger dit que c'est possible, mais cela m'apparaît strictement impossible quand elle vient faucher un penseur aussi jeune et vigoureux que Franco Volpi, faucher au sens le plus stupidement littéral: âgé d'à peine 57 ans, il a été mortellement, bêtement heurté par une voiture alors qu'il s'adonnait à sa grande passion: le vélo.

Son autre passion était la philosophie. Il l'avait apprise auprès des meilleurs maîtres et la pratiquait lui-même avec une fraîcheur inouïe. Élève du grand aristotélisant italien E. Berti et de la grande école de Padoue, où il était professeur, son génie fut de comprendre très tôt que le plus grand aristotélisant de son temps était Heidegger, dont il était l'un des interprètes les plus rigoureux et les plus connus.

Avant tout le monde, il a compris et savamment montré dans son chef-d'oeuvre Heidegger et Aristote (1984) qu'Être et temps était une réécriture de l'Éthique à Nicomaque. Faire de la philosophie, ce n'était pas seulement pour lui se mettre à l'école de Heidegger, c'était affronter ses grandes questions, celles du nihilisme et de l'effondrement des repères à l'âge de la technique, telles qu'elles se posent à notre actualité.

Il était un correspondant régulier de la Repubblica de Rome et son dernier article, paru cette semaine, portait sur les déclarations les plus récentes du pape sur Nietzsche. «Même si la vie n'est pas belle», écrivait-il le 10 avril, et Dieu que c'est vrai aujourd'hui, «c'est à nous qu'il appartient de la rendre telle. L'un des problèmes de l'Église actuelle est que la production du bonheur lui a échappé des mains. Mais ce n'est pas la faute de Nietzsche si la force de l'Évangile s'évanouit et si la condition de l'homme occidental est toujours de plus en plus paganisée.»

Ses questions et son sens de l'actualité l'ont mené à conduire et à publier de passionnants entretiens avec de grands sages de son temps comme Gadamer, Ernst Jünger (Les Nouveaux Titans, Grasset, 1998) et Albert Hoffmann, l'inventeur du LSD (Le LSD et les années psychédéliques, Payot, 2004). Chaque fois, il s'agissait de penseurs nonagénaires, vénérables et un peu reclus, mais auxquels Franco redonnait toute leur jeunesse.

Il était lui-même jeune d'esprit et adorait les canulars. Spécialiste patenté de Schopenhauer (dont il a édité en français L'Art d'être heureux à travers 50 règles de vie, Seuil, 2001), il avait publié un jour, avec toute la rigueur philologique nécessaire, un manuscrit qu'il avait retrouvé dans les Archives de Schopenhauer et où le maître du pessimisme reniait à la fin de sa vie toute sa philosophie et se convertissait... à l'optimisme.

Même le vieux Ernst Jünger s'y est laissé prendre en commentant gravement ce texte dans son journal. Lorsque le canular fut connu, Jünger y revint dans le dernier tome de son journal en félicitant Franco pour son grand coup!

Polyglotte parfait, il fut professeur invité dans plusieurs grandes universités en France, en Allemagne, en Amérique latine et à l'Université Laval de Québec en 1989, où il adorait faire son jogging sur les plaines d'Abraham. Je n'ai jamais rencontré de philosophe plus en forme ni d'ami plus fidèle: il avait le corps d'un homme de 30 ans, fuyait la petite politique et les guéguerres universitaires (quelle honte pour la philosophie!). Son bonheur, il le trouvait dans la confrontation avec les grands penseurs et sur son vélo. J'aime penser qu'il est mort en s'adonnant à sa passion et en attaquant la vie. Mais aujourd'hui, c'est une bien mince consolation. La philosophie perd l'une de ses plus grandes étoiles et l'un de ses plus jeunes titans.