Duel à trois

Photo: Jacques Nadeau

Quand Pierre Bourque s'est présenté de façon impromptue dans la grande salle du Bingo Hochelaga jeudi, les joueurs n'ont eu aucune peine à le reconnaître. Si les uns l'ont salué avec enthousiasme, d'autres se sont contentés de lui accorder un accueil poli. «Il est encore ici», chuchote-t-on à une table. C'est que la semaine précédente, le candidat de l'ADQ est venu au même endroit pour rencontrer les électeurs. Comme la clientèle ne change pas beaucoup, la scène a des airs de déjà-vu.

Le candidat-vedette de l'Action démocratique du Québec (ADQ), Pierre Bourque, a beau bénéficier d'une grande notoriété dans le comté qu'il convoite, sa campagne semble parsemée d'embûches et rien n'est acquis pour l'ex-maire, qui livre bataille à la ministre des Communications et de la Culture, Diane Lemieux.

En période électorale, les salles de bingo revêtent un intérêt tout particulier pour les candidats et Pierre Bourque l'a bien compris. Dans ce comté où la population est vieillissante, l'endroit est idéal pour échanger des poignées de main. «Je l'admire», confie Lucette Mercier, qui vante l'intégrité du candidat. Elle ne cache pas ses intentions lors du scrutin du 14 avril et ne doute pas de la victoire de l'ex-maire de Montréal. «Il connaît bien Montréal et son expérience pourra éclairer le parti», croit pour sa part Jean-Jacques Lussier.

Au cours de la dernière semaine, Pierre Bourque a dû essuyer maintes critiques de ceux qui lui reprochent d'être partout sauf dans son comté et qui croient que sa négligence à l'égard de Bourget pourrait lui coûter cher. «Pourquoi je commenterais ça? On sait d'où ça vient», dit le principal intéressé, en référence aux commentaires, plus tôt cette semaine, de Marcel Tremblay, l'un des organisateurs de l'ADQ à Montréal et frère du maire Gérald Tremblay. De toute façon, assure Pierre Bourque, les voyages aux quatre coins du Québec sont terminés pour lui. «Je l'avais dit depuis le début que les deux dernières semaines, je les consacrais à Montréal», tranche-t-il, en apparence indifférent aux critiques.

Et les informations selon lesquelles sa volonté de gagner s'effriterait avec la débandade de l'ADQ dans les sondages sont démenties énergiquement par son attachée de presse. «Cet homme a la rage de gagner», assure Céline Falardeau. Mais le doute est installé et il pourrait hanter la fin de sa campagne.

Députée du comté depuis quatre ans, Diane Lemieux tente de ne pas se laisser distraire par son adversaire. Elle mise sur une intense campagne sur le terrain; porte-à-porte, visites dans des centres de loisirs et des clubs de l'âge d'or garnissent son agenda de campagne. Les mauvaises langues disent qu'on ne l'a jamais autant vue dans le comté en quatre ans, mais elle se rebiffe: «Quand on ne peut pas m'attaquer sur la substance, on m'attaque sur des niaiseries comme ça [...] Ce ne sont pas les électeurs qui me reprochent ça, ce sont mes opposants», signale-t-elle.

À ce résident de HLM qu'elle rencontre lors d'une activité de porte-à-porte, elle se présente poliment comme la députée du PQ depuis quatre ans. «C'est correct, ça!», lance avec enthousiasme son interlocuteur en vantant la campagne du chef Bernard Landry.

Dans cette circonscription où la moyenne d'âge est élevée, les électeurs se plaignent du système de santé et la candidate doit défendre la performance de son gouvernement dans ce domaine. Diane Lemieux les écoute. «Ils en parlent beaucoup, mais quand on creuse un peu et qu'on leur pose des questions, on se rend compte que neuf personnes sur dix sont satisfaites des soins de santé qu'elles ont reçus », confie-t-elle.

L'arrivée de Pierre Bourque a fouetté les troupes de Diane Lemieux. La candidate péquiste est toutefois confiante de l'emporter et affirme que le mythe de Pierre Bourque ne se confirme pas sur le terrain. «C'est difficile pour lui d'être derrière l'ADQ. Ça m'apparaît assez clair. Moi, je ne suis pas gênée de parler de mon parti et de ses valeurs», commente-t-elle.

Mais il ne faut surtout pas négliger le candidat libéral, Claude Paquette, prévient Jean Desnoyers, coordonnateur du Chez-nous de Mercier-Est, un centre communautaire pour personnes âgées. Selon lui, le programme des partis préoccupe davantage les électeurs qui ont besoin d'être rassurés. Et en matière de santé, le programme de l'ADQ ne les conforte pas, croit-il.

L'effet Pierre Bourque n'est peut-être pas aussi significatif qu'on peut le penser, dit-il. «Les gens n'ont pas aimé que Pierre Bourque quitte l'opposition à l'hôtel de ville alors qu'il avait promis de rester à son poste. Et il a un boulet trop lourd, celui de l'aventure de l'ADQ avec son programme et le manque d'expérience des candidats. En cherchant ceux qui pourraient composer le conseil des ministres, on a de la misère à trouver quatre ministres possibles.»

Le libéral Claude Paquette a amorcé sa campagne en décembre, conscient d'être moins connu du grand public que ses adversaires. «Je ne suis pas connu. Donc, il faut que je travaille dix fois plus fort mais je suis bien accueilli par les électeurs.» Commissaire au service du développement économique et urbain dans l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, il estime avoir un avantage sur ses adversaires, soit celui d'être «un gars du coin.»

Cette lutte à trois pourrait faire mentir ceux qui s'aventureraient à déclarer un vainqueur, confie Jean-Marc Léger, président de la firme de sondages Léger Marketing. Et il ne faut surtout pas surestimer l'importance des candidats dans une telle campagne. «Ils en ont beaucoup moins qu'on le pense», indique-t-il.

Bourget compte environ 85 % de francophones, rappelle-t-il, et le PQ est largement en avance chez les francophones de l'est de Montréal, alors que l'ADQ n'y récolte que 20 % des appuis chez le même groupe. «Pierre Bourque part avec ces 20 % de votes sur lesquels l'ADQ peut compter. Mais est-ce qu'il pourra aller chercher les 40-45 % dont il aura besoin pour gagner le comté? se demande M. Léger. C'est très rare qu'un candidat fasse la différence comme ça. Quand un candidat va chercher 5 % de votes, c'est énorme. Et c'est encore plus difficile dans les comtés urbains que ruraux», ajoute-t-il, tout en admettant que l'ex-maire est «un phénomène en soi».

Pierre Bourque ne s'émeut pas du récent sondage qui accorde à l'ADQ 9 % des voix sur l'île de Montréal. «J'ai déjà été à 9 %, moi aussi, et j'ai fini à 44 %. Alors moi, les sondages, ça ne m'a jamais beaucoup impressionné», fait-il valoir.