Désarroi chez les intellectuels - Le silence des agneaux

Ce texte s'inscrit dans une réflexion que nous avons lancée au cours des dernières semaines au sujet du rôle de l'intellectuel dans la société québécoise.

Le thème du «silence des intellectuels» n'est pas neuf au Québec. Le sociologue français Marc-Henry Soulet a publié un livre sous ce titre en 1987, mais il faisait remonter le phénomène à la fin de la décennie 1970 et reprenait une expression qui flottait déjà dans l'air du temps depuis quelques années.

Pénétré de son milieu d'étude par l'observation participante, Soulet prétendait «radioscoper» les intellectuels québécois comme un corps solide, dont l'âme était naturellement nationaliste et dont le coeur penchait spontanément à gauche, du bord de l'État.

Ainsi attribuait-il leur mutisme d'alors aux conjonctures locales: une fois au gouvernement (1976), le Parti québécois avait dû plier les rêves collectifs aux compromis de la pratique, engendrant du même coup un début de remise en question de l'État comme instrument d'émancipation sociale. Et la suite n'avait fait qu'empirer le malaise: NON au référendum de 1980, «nuit des longs couteaux» (rapatriement de la Constitution), rabattement des salaires du secteur public, «beau risque»... Ça boudait donc dans les chaumières parlantes, pour ne rien dire des grandes écoles.

Ces thèses ne se tenaient pas plus, à l'époque, que les arguments du même genre qu'on nous ressert ces temps-ci. Sur le prétendu «silence», on aurait pu leur objecter déjà les plus récentes observations d'Antoine Robitaille: depuis les pages d'opinion des quotidiens jusqu'aux catalogues d'édition, les colloques subventionnés et les revues engagées ou savantes, rien n'indique que les cercles intellectuels aient jamais souffert de rétrécissement, de laryngite ou de crampe mentale, 20 ans en arrière ou à présent.

La tendance va plutôt dans le sens opposé: multiplication, diversification, banalisation des textes d'analyse et de réflexion, des commentaires, essais et débats publics sous toutes sortes d'angles idéologiques (penser au regain de la droite), par des canaux de diffusion toujours plus foisonnants.

On n'a plus les intellectuels qu'on avait

Évidemment, s'il faut être nationaliste de gauche pour porter l'auréole d'intellectuel québécois, comme le maintient toujours Louis Cornellier, cela vous refoule beaucoup de prétendants vers la danse exotique. Dans l'ensemble, toutefois, les critiques contemporains invoquent moins la conjoncture (le «blocage» de la «question nationale») que l'évolution générale de la société québécoise. Lorsque Lise Bissonnette conclut un congrès de la confrérie par cet appel magnétique: «Ce qu'il faut arriver à faire, c'est penser autrement, et c'est cet autrement qui est l'espoir de tous ici!», croit-on que la salle grommelle «Vaste programme! Après vous, Madame!»? Pas du tout, elle déclenche «une salve d'applaudissements».

L'apparent consensus pourrait, me semble-t-il, se formuler comme suit: on n'a plus les grands intellectuels publics qu'on avait, et Dieu sait si nous en aurions besoin plus que jamais. Qui, surtout, le répète depuis les années 80, non seulement au Québec mais en France et aux États-Unis (les deux scènes qui nous sont les plus prochaines)? Des intellectuels de plus en plus nombreux à déplorer bruyamment sur toutes sortes de tribunes le silence de leurs semblables. Paradoxe.

Le fait «porteur», révélateur, la tendance lourde, ce n'est donc pas le mutisme mais le désarroi, le malaise, le vague sentiment d'impuissance et d'insignifiance qui s'est emparé des intellectuels eux-mêmes (je m'inclus dans la bande, avec mes sourires jaunes). Ce qui nous désole, c'est le déclin des maîtres à penser transcendants et englobants que nous aurions voulu imiter et relever: la concurrence multipliée des experts, technocrates, spécialistes, thérapeutes, chroniqueurs, managers, publicitaires, communicateurs, relationnistes, porte-parole autorisés, intervenants du milieu, fabricants d'images, amuseurs publics et autres sondeurs.

C'est la légitimité d'un certain modèle de l'intellectuel qui est en déclin: ce personnage qui, ayant établi son autorité dans un domaine éthéré de la culture seconde (arts, lettres, sciences), fait irruption sur la place publique, se «mêle de ce qui ne le regarde pas», s'engage dans les affaires générales, prend position, se fait conscience critique de la cité commune, pourfendeur du mensonge et de l'injustice, porteur de transcendance, allumeur d'avenir et défenseur d'éternité.

Toute société humaine, n'importe où et n'importe quand, reconnaît une sorte de savoir qui y justifie le pouvoir tout en débouchant sur l'espoir. Des rôles typiques en naissent, depuis le «shaman» des peuples semi-nomades et le «griot» de village jusqu'à l'«expert» ou l'«intervenant» d'aujourd'hui, en passant par le «prophète» juif, le «poète» homérique, l'«augure» romain, le «gourou» indien, le «philosophe» confucéen ou kantien et, oui, hélas!, parce qu'il est aussi irrémédiablement daté et situé dans les démocraties de masse urbanisées, l'«intellectuel public». Je le déplore moi-même, au point d'y trouver toujours des raisons de vivre et d'en languir de nostalgie, mais je crains que son éminence ne soit révolue.

Autant s'y résigner, il n'y aura plus jamais de «grands intellectuels», dans le même sens qu'on ne peut remplacer Homère, Avicenne ou Montaigne. Les grands morts appartenaient à leur espace-temps, qui ne sera plus jamais le nôtre. Ils n'étaient pas si grands que ça, d'ailleurs — vous avez lu leurs conneries vieillies? Mais leurs doctrines embrassaient plus large que nos débats fractionnés et portaient des souffles plus enivrants que le «fonctionnalisme plat» (Bissonnette, encore) qui teinte en effet généralement les discours publics contemporains.

Le pouvoir a changé

C'est le pouvoir — la manière d'infléchir délibérément le cours des choses — qui a changé et, avec lui, le type de savoir dont il s'inspire. Nous vivons dans une société cybernétiste, c'est-à-dire largement autorégulée par les circuits de feedback, d'information et d'analyse, qui renseignent les appareils organisés, privés ou publics, sur les effets de leurs actions et commandent en retour leurs incessants ajustements aux circonstances environnantes — à la manière d'un avion branché sur le pilotage automatique.

Partout s'étendent les antennes qui sondent les opinions, fouillent les âmes, tâtent les groupes témoins, consultent les interlocuteurs valables, cumulent des «problématiques», «sensibilisent» aux programmes, opèrent des maillages, mesurent les clientèles, et ainsi de suite, circulairement, peaufinent sans relâche la saisie (compréhension et manipulation) des «besoins à satisfaire» et, en cas de blocage, déclenchent les commissions d'enquête, les «États généraux» ou les contrats de consultants.

Dans ce concert de bruits hypnotisés sur l'instant présent, l'écho médiatique, le rendement à court terme, les décisions à prendre, il reste peu de place pour la distance et la mémoire, la transcendance et l'espérance. D'autant que ces grandioses mirages se nourrissaient hier d'ignorance et d'incertitude tandis que l'«information» dont nous sommes bombardés les éteint. Cela ne veut pas dire que personne n'en veuille plus: au contraire, on en achète désespérément (le «nouvel âge», par exemple) ou on se rabat vers les assurances censément éprouvées (la «discipline», la «responsabilité», les «valeurs claires»). N'empêche que le créneau du savoir-espoir est de plus en plus marginalisé par le savoir-expert, tourné vers la solution des problèmes concrets, et par le savoir-plaisir, offrant des thérapies passagères contre les angoisses insolubles de la condition humaine.

Le grenier aux images nostalgiques remplace la conscience historique. La rhétorique de la solidarité enlumine des corporatismes et des clientélismes évidents comme le nez dans la figure. Les formules préfabriquées, les clichés convenus, les enfants qui pleurent et autres épanchements de sensiblerie à fleur de peau déclassent les idéologies articulées et les raisonnements durables, exigeants.

La critique se confond avec des revendications d'autant plus éhontées qu'elles sont intéressées. Les antiques identités collectives se réfugient dans le narcissisme des petites différences en mal de reconnaissance officielle. Les slogans creux tiennent lieu de mots d'ordre. Les perruques cachent les calvities (pensons seulement au jargon savantasse de ma race, les universitaires). Bref, la cuirette tend à passer pour du cuir, les pieds nickelés, les enfantillages, les esbroufes, les états d'âme et les «faire accroire» sont mis sur le même pied que les choses sérieuses. Faire comme si fait pareil.

Le désarroi des intellectuels

est-il pire au Québec?

Longtemps humilié, sa bourgeoisie continuellement assommée, sa population faiblement scolarisée, éparpillé sous diverses autorités étatiques et dès lors, par défaut, assujetti à un encadrement ecclésiastique plutôt réactionnaire, le Canada français n'a guère produit d'intellectuels dignes de ce nom avant la génération agitée par l'abbé Groulx à partir de la fin des années 20 (majorité urbaine: 1921 — un Étienne Parent, un Edmond de Nevers prêchaient auparavant dans le désert).

Sur ce front comme tant d'autres, le véritable déblocage n'est survenu qu'après 1950, avec l'émergence de la société québécoise proprement dite, en tant qu'horizon géopolitique national. Les quelques grandes voix qui hantent notre mémoire sont nées dans les caves de la Révolution tranquille. Ils — car «elles» y restaient rares — étaient presque tous croyants et sinon, quand même imbibés par une quête «tragique» de transcendance, imposant des limites morales au désir. Ces rigides garde-fous normatifs ont volé en éclats par la suite: la vague universelle d'émancipation et de mobilité sociale des «Trente Glorieuses» s'est conjuguée ici avec une frénésie technocratique particulièrement virginale parce qu'il fallait bâtir l'État. À milliers et à cents, il a fallu soudain se prendre pour d'autres, porteurs d'un avènement collectif payé au prix de reniements pressés et d'ambitions parfois démesurées, tels des moines défroqués se précipitant vers toutes les tentations à la fois. On commence à en revenir. Je laisse à d'autres le soin de s'en plaindre.

La Révolution tranquille (1950-80) a radoubé de fond en comble notre «cabane au Canada». On ne peut simplement plus la reconstruire à neuf, tout y repenser «autrement». Faudrait-il en refaire le toit constitutionnel? Abattre certains murs corporatistes pour ouvrir la place aux jeunes? Déboucher les drains agricoles bourrés de purin de porc? Questions d'intendance. L'époque des grands ingénieurs sociaux est passée. Nous en sommes à l'heure des plombiers. Rien de désastreux. Ils ont l'esprit critique — vous savez, cette façon de se relever d'un coup d'oeil sous l'évier en hochant la tête: «Tst, tst, kissékivouzaarangéçademême, là, pauvre vous?» Et ils vous requinquent ainsi l'espérance aux lendemains de tuyaux qui chantent.

Un jour que je lui avouais (tristement) avoir perdu la foi en Dieu, une vieille tante religieuse a essayé de m'encourager: «Prie, prie! Ça va te revenir!» Héritiers de braves gens peu instruits, nous sommes légion à être récemment parvenus au statut d'intellectuel. Prions, prions pour être à la hauteur. Car, de mémoire d'homme, il n'y a jamais eu de société qui ait pu se passer de savoir-espoir.