Familles sur le carreau

Mercredi, 17h. Alain Laurin a un sapré problème sur les bras quand Le Devoir le joint: où dormira sa petite famille de deux enfants ce soir? Il n'a plus de logement depuis cinq mois, a déjà passé un mois (coûteux!) à l'hôtel, trois autres à cohabiter avec une amie, puis chez un copain, puis chez un autre.

Mais depuis quelques jours, il est à bout de ressources. Et la vingtaine d'organismes (CLSC, comités logement, ressources d'hébergement) qu'il a sollicités ont tous la même réponse: on ne peut pas vous aider.


Pas débrouillard, ce M. Laurin? «Non, actuellement, il n'y a pas de ressources disponibles», confirme Louise Hébert, de l'Office municipal d'habitation (OMH) de Montréal.


Et rien, c'est rien du tout. Il n'y a aucun endroit à Montréal pour aider une famille standard (papa, maman, deux garçons de huit et onze ans) démunie. Séparer la famille? Là encore, rien ne va plus: les centres d'hébergement pour itinérants (qui accueillent les hommes seuls) sont débordés, ceux pour femmes en difficulté aussi, l'OMH a une liste d'attente longue comme ça, et même les travailleuses sociales de CLSC sollicitent des groupes de pression comme le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), ne sachant où envoyer les gens qui les appellent.


Du jamais vu? «Les anciens, ici, se rappellent que ç'avait été comme ça lors des Olympiques de 1976: toutes les ressources d'hébergement étaient prises», raconte Louise Hébert. Mais à l'automne, tout était rentré dans l'ordre. En 2002, vu la crise du logement, il n'y aura pas de bel automne, et le printemps est déjà excessivement difficile pour des centaines de personnes.


Quand Le Devoir a reparlé à Alain Laurin, hier matin, il avait réussi à envoyer les enfants chez sa mère, sa conjointe Nathalie chez une copine, et lui-même avait trouvé un ami — un peu de repos après les nuits à errer d'un McDonald à l'autre, à boire du café pendant que Nathalie dormait, appuyée sur lui. Mais hier soir, la ronde a repris: où aller? «On n'est jamais à la même place», soupire, fatigué, M. Laurin.


Ses parents veulent bien l'aider mais ils résident eux-mêmes dans un HLM pour gens âgés: les moins de 55 ans n'ont pas le droit d'y rester. Quand les enfants y dorment, c'est en cachette, et au matin, leur grand-père doit s'assurer que personne ne les voit avant de les laisser partir pour l'école où, au dire des parents, on ne se montre guère compréhensif face à cette situation. Certains commentaires ont profondément blessé leurs enfants et fâché les parents.


Pourtant, dit leur père avec fierté, «ils n'ont jamais manqué une journée!». Même pendant les mois où ils partaient de Pointe-aux-Trembles en autobus pour se rendre à leur école de Rosemont. Un trajet d'une heure et demie.


L'histoire d'Alain Laurin, 33 ans, c'est l'histoire connue de la pauvreté. Des emplois précaires qui mènent à l'aide sociale, des dettes, des problèmes avec les voisins qui lui font quitter son logement l'hiver dernier. Depuis 16 ans qu'il est avec sa Nathalie, ils n'avaient pourtant jamais eu de peine à se loger. Depuis janvier, ils vont donc de désillusion en désillusion, se faisant dire non partout. Il y a bien quelques amis pour dépanner un brin, mais ils ont aussi leurs misères. Aucun n'a de résidence secondaire au bord du lac Memphrémagog pour accueillir les copains mal pris...


Reste donc, pour Alain et Nathalie, l'obligation de se démerder, en craignant que la DPJ ne débarque dans le décor pour les séparer des enfants, en se demandant même si, faute d'une adresse à donner, ceux-ci pourront être inscrits à l'école l'automne prochain. Ce qui est sûr, c'est que le camp de jour leur échappe cet été. Car ne pas avoir d'adresse, c'est comme ne pas exister. On ne peut plus recevoir de chèques, avoir accès à un CLSC ou inscrire les enfants à des activités.





Grand désavantage


Être à l'aide sociale est un grand désavantage pour qui cherche un logement, mais avoir des enfants, c'est presque pire, constate d'ailleurs M. Laurin. Chantal et Julie Pellerin ne sont pas loin de penser la même chose.


Les deux soeurs sont encore dans leur logement respectif mais doivent déménager pour le 1er juillet. Et elles n'ont toujours rien trouvé. En fait, une affaire s'annonce plus sérieuse: elles auront la réponse définitive du propriétaire mardi.


Elles se croisent les doigts. Que ferez-vous si c'est non? «Une crise de nerfs!», s'exclame Chantal.


Toutes deux travaillent pourtant à temps plein, Julie comme éducatrice en garderie, Chantal comme caissière dans un commerce de détail. Elles ont des références, sont prêtes à payer jusqu'à 900 $ par mois (elles gagnent de petits salaires, mais bon, on se serrera la ceinture) et cherchent très activement depuis la fin mars. «J'ai vu au moins 50 logements», dit Julie. Leur critère: que Chantal ait moins de deux heures de transport en commun à faire pour se rendre à son travail, à Longueuil!


Comme tant d'autres, elles parlent des files de 40 personnes pour visiter un appartement, des répondeurs remplis, des propriétaires exigeants. Ainsi, Julie avait pour règle de ne pas donner son numéro d'assurance sociale à un éventuel propriétaire. Lors d'un précédent déménagement, il y a deux ans, il n'y avait pas eu de problème: elle avait d'ailleurs trouvé son appartement en moins de deux semaines. Cette fois, elle a vite compris qu'elle devrait ranger ses scrupules.


Bref, elles font des efforts, mais elles traînent un handicap: le fils de Chantal, âgé de huit ans. «Il y a des propriétaires qui nous disent carrément: "Je ne vous ferai pas vous déplacer pour rien: des enfants, je n'en veux pas." Il y en a même un qui m'a dit: "J'aime mieux louer à trois étudiants qu'à deux adultes et un enfant"», raconte Julie. L'éducatrice en elle se scandalise, mais comment porter plainte quand toute l'énergie passe à travailler le jour et à chercher un logis le soir?


Plus le temps file, plus les soeurs sont stressées. Chantal songe parfois à rejoindre une amie à Buckingham, en Outaouais. Elle est une bonne caissière, elle pourrait sûrement trouver du boulot. N'importe quoi pour être sûre d'avoir un toit.


Mireille Turcotte, du haut de ses 55 ans, bon emploi, belle auto, les comprend parfaitement. Car elle a eu tout un choc à son arrivée à Montréal, il y a quelques mois.


Elle avait lu bien des articles sur la crise du logement. «Je croyais avoir compris la situation, mais je n'ai vraiment réalisé l'ampleur du problème que lorsque je me suis mise moi-même, avec mon "beau profil", à me chercher un gîte», a-t-elle raconté au Devoir. «C'est incroyable l'angoisse que ça suscite. Avec un ou deux enfants à loger, ça doit être terrible à vivre.»


Comme elle l'explique dans une lettre publiée en page Idées aujourd'hui, Mme Turcotte a finalement trouvé à se loger. Mais elle n'en revient toujours pas de l'inertie des politiciens face à la situation.





Chiffre contesté


En avril, le FRAPRU affirmait que quelque 470 ménages étaient sans logement au Québec, un chiffre contesté la semaine dernière à l'Assemblée nationale par le ministre délégué à l'Habitation, Jacques Côté. Le FRAPRU maintient pourtant ses données et affirme même que plus de 600 ménages n'ont actuellement pas de logement à eux.


À l'OMH, on constate aussi que la situation est sans précédent. Il reste 91 ménages sur la liste d'urgence de 2001: des gens qui, depuis le 1er juillet dernier, ont téléphoné à l'OMH parce qu'ils n'avaient pas de logement. Et la liste de gens qui craignent de se retrouver sans toit le 1er juillet prochain atteint déjà 174 ménages.


Rien à voir avec les quelques appels reçus à la même date l'an dernier.


Sans compter les 300 ménages de la liste d'attente régulière (celle-ci en compte 12 500), qui cohabitent, sans se plaindre, avec une autre famille en attendant d'avoir leur propre toit, une situation elle aussi inusitée, explique Louise Hébert.


Le plan d'urgence de Québec et des villes en vue du 1er juillet est donc attendu avec impatience. Non pas parce que les gens vont arrêter de chercher, plutôt afin d'avoir l'impression que quelqu'un, quelque part, peut les aider à se dépanner.


En attendant la vraie solution: «avoir un vrai logement à nous!», s'exclame Alain Laurin.