Chrétien veut des noms

Le premier ministre Jean Chrétien pense que le déferlement d'allégations de copinage à propos de son gouvernement est le résultat de fuites provenant de ses propres rangs. Il a mis les journalistes au défi de lui fournir les noms de leurs sources afin qu'il puisse prendre les mesures qu'il croit nécessaires.

«S'il vous manque de matériel pour vos manchettes, donnez-moi les noms, vous aurez beaucoup de travail. Vous aurez des histoires très faciles pour plusieurs mois. Vous me connaissez, j'aime la bagarre. Et j'aimerais avoir le nom des gens qui trahissent le reste du caucus et le cabinet», a lancé M. Chrétien à la sortie de la rencontre de son cabinet, hier.


M. Chrétien n'a pas répondu lorsqu'on lui a demandé ce qu'il ferait de ces «traîtres».


Depuis quelques semaines, ce genre de renseignement anonyme a mis dans l'embarras Don Boudria (à cause de son séjour au chalet du président du Groupe Everest, Claude Boulay), Denis Coderre (pour avoir demeuré au condo de l'île des Soeurs du même Claude Boulay), John Manley (à cause d'une lettre signée par un de ses organisateurs de campagne au leadership, suggérant aux donateurs de contourner la loi sur le revenu) et Paul Martin (pour une lettre de son assistante en 1994, Terrie O'Leary, demandant aux fonctionnaires d'ajouter les firmes amies à leur liste de fournisseurs potentiels). Enfin, dans ce qui a été perçu comme une façon de prévenir les coups, Martin Cauchon a volontairement dévoilé son amitié avec le président de Lafleur Communication Marketing, Jean Lafleur, et les voyages de pêche qu'ils ont faits ensemble.


Le premier ministre a soutenu n'avoir aucune idée à propos de l'identité de la ou des personnes qui pourraient avoir intérêt à laisser filtrer des informations embarrassantes pour son gouvernement. Dans les corridors, on chuchote que la course larvée au leadership pour remplacer M. Chrétien n'est pas étrangère à tous ces coups de Jarnac.


Le ministre des Ressources naturelles et fidèle du premier ministre, Herb Dhaliwal, a invité «tous les libéraux à travailler ensemble». «Ce n'est dans l'intérêt de personne de nous diviser et de nous affaiblir», a-t-il déclaré. Le ministre de l'Industrie Allan Rock, un prétendant au leadership, a indiqué que les députés et ministres devraient se contenter de faire leur travail. «C'est ce que je fais», a-t-il dit.


Cette contre-attaque du premier ministre n'a pas plu aux partis de l'opposition, qui y voient une façon de détourner l'attention. «Le premier ministre perd le contrôle. Il blâme les médias, il blâme l'opposition, il blâme maintenant ses propres députés», a lancé le chef conservateur Joe Clark. Quant au chef bloquiste, il a déploré qu'on s'en prenne aux messagers plutôt qu'au problème.


«Il chercher des coupables partout, sauf lui et sauf les ministres.»





La logique Cauchon décriée


Par ailleurs, le Bloc québécois s'en est pris vivement au ministre de la Justice, Martin Cauchon, qui voudrait avoir son mot à dire dans le choix des firmes de communication obtenant des contrats de son ministère. «Je revendique le droit d'intervenir», avait dit M. Cauchon la veille.


«Je demande ceci au ministre de la Justice: est-ce que son point de vue ne le conduit pas directement à la mise en place d'un système de patronage, mais au grand jour, alors qu'actuellement, c'est plutôt caché quand l'opposition n'en parle pas?», a demandé Michel Gauthier. Mais M. Cauchon n'a pas reculé, indiquant que «même lorsqu'on n'a pas les pouvoirs, on se fait critiquer. Si on doit se faire critique, faisons en sorte qu'on puisse repenser les différents pouvoirs ministériels».


Le premier ministre a défendu M. Cauchon, soutenant qu'il a «le droit d'exprimer son point de vue» dans la mesure où toutes les règles du Conseil du trésor sont respectées. M. Chrétien a ajouté qu'il n'est pas d'accord avec «cette notion qu'un ministre n'a pas le droit de dire rien à qui que ce soit».


«Pourquoi il est ministre?, a-t-il demandé. Il y a des règles qui doivent être respectées. Mais un ministre doit remplir... Il n'est pas un impotent, il a le droit d'avoir une opinion sur des gens et des compétences. C'est pour cela qu'il est ministre. Si vous voulez des ministres qui n'ont aucune autorité et qui ne peuvent rien faire, on n'en a pas besoin, de ministres. Aussi bien avoir un seul premier ministre et des bureaucrates.»