Flous de la nuit

La solitude du gardien de parking. Les deux photographies sont tirées de 24h/24 – La nuit se lève; texte de Véronique Dassas.
Photo: La solitude du gardien de parking. Les deux photographies sont tirées de 24h/24 – La nuit se lève; texte de Véronique Dassas.

Si la lumière n'existait pas, il faudrait redonner une chance aux étoiles, et peut-être économiser les bouts de chandelle jusqu'au solstice. La nuit des noctambules, des insomniaques et des insatiables n'est jamais aussi belle et rebelle qu'en décembre, alors que les mille et une décorations de Noël scintillent aux balcons, aux fenêtres, dans les arbres, le long des rues tout à coup ivres de promesses, complètement givrées et chargées de lumières artificielles. Décembre brille.

Pour apprivoiser l'autre versant du jour, il faut de la lumière et des turbines. La nuit flirte avec la joie, la fête, les effets spéciaux, mais se déhanche dans les complots, le danger, les ruelles sales, frôle des êtres aux parois abîmées, aux sensibilités exacerbées.

«L'éclairage transforme la maison et la rue en scènes. Dans le halo du réverbère, ou de la lampe de chevet, dans l'éclat du néon, devant l'éclairage des vitrines, la nuit est un théâtre. Elle accueille tout le spectacle du monde. Ses personnages sortent partout de l'ombre pour aller faire un moment un one man show ou jouer les figurants dans un attroupement ou une réunion de famille. [...] Tous les scénarios sont possibles. La frontière entre acteurs spectateurs n'est pas nette», écrit Véronique Dassas dans «24h/24 - La nuit se lève», un ouvrage qui nous explique les origines de la lumière et laisse aux photos de Marie-Reine Mattera et d'Emmanuel Joly le soin de nous suggérer la nuit et ses pâles reflets. Leur reportage photographique, étalé sur deux ans, a engendré 3000 clichés à sélectionner, pris en bonne partie durant l'hiver, sans flash, privilégiant le flou poétique plutôt que la lumière crue jetée sur la pudeur de la nuit.

«On sent qu'il y a une tristesse dans ces photos. C'est beau mais ce n'est pas drôle», constate Marie-Reine, chargée de choisir les images pour ce livre qui surfe entre essai et art, lumière et obscurité, vérité et désespérance. La photographe de pub, spécialiste du portrait d'enfants et du noir et blanc, avoue que ce livre couleur représente son côté sombre: «Je ne suis pas une noctambule et j'ai été frappée par la solitude de la nuit, par tous ces gens qui se cherchent sans jamais se trouver.»

Montréal, ville lumière

Si Tourisme Montréal se propose de faire de Montréal la «ville lumière» du continent nord-américain, si la croix du mont Royal est devenue le symbole lumineux de Montréal, il n'en reste pas moins que toutes les villes ont une personnalité nocturne, plus ou moins exubérante: «L'éclairage urbain s'inspire tout à fait explicitement de l'art de l'éclairage de scène. [...] Les mises en lumière font partie désormais de l'aménagement des métropoles d'Occident, c'est en quelque sorte leur luxe de diva, leur maquillage de grandes dames», conclut Véronique Dassas.

La nuit estompe certains défauts, en accentue d'autres, mais l'éclairage de nuit est plus flatteur que celui du jour; toutes les coquettes, maquillées ou non, le savent.

«La sexualité est plus chargée la nuit. Nous sommes dans la séduction, remarque la photographe. Tu vois ces filles hyper-jeunes, à moitié à poil, ces mecs gonflettes qui les regardent; tout ça sous le couvert de la joie. On est dans le plaire-à-tout-prix.»

Marie-Reine, arrivée au Québec il y a une quinzaine d'années, Française d'Algérie d'origine sicilienne, y voit une régression par rapport à sa génération, celle de la fin des années 50. «J'ai pas l'âge de Mai 68, mais j'ai vécu la libération sexuelle. J'ai du mal à saisir où se dirige cette libération aujourd'hui. Il n'y a plus de distinction entre les putes et les non-putes. Les filles font tout pour plaire à des gars qui se demandent s'ils ont la bonne taille de pénis. J'ai beaucoup senti ça durant mes nuits blanches. La chair fraîche est triste. Les gens sont perdus», dit cette grande fille cool et lucide, maman d'un garçon et d'une fille de 19 et 20 ans, en hochant la tête doucement.

La nuit est une affranchie

Les classes sociales persistent durant la nuit, même si on a longtemps cru qu'elle était synonyme de liberté. «La nuit, les obscurs travaillent ou dorment. La nuit, les puissants nocent. Et puis il y a ceux qui errent, inclassables, déclassés, dérivants», peut-on lire dans 24h/24. Bien sûr, on peut cultiver l'impression de s'affranchir des conventions, mais les inégalités persistent. Le terrain de jeu des uns demeure le lieu d'errance ou de commerce des autres. Celui qui déneige la rue ne la perçoit pas comme celle qui la «fait», ni de la même manière que celle qui la remonte vers un rendez-vous.

Et comme le souligne Véronique Dassas, les grands absents de la vie nocturne montréalaise demeurent les enfants et les vieux. La nuit appartient encore à une génération, celle qui a moins de responsabilités et ne craint pas l'angine en faisant le pied de grue devant la porte des boîtes de nuit.

De plus, le sommeil n'a plus la cote lorsque les possibles se démultiplient. Dormir est perçu comme une perte de temps quand on peut tout faire la nuit. «On a accès à tout, on veut tout, la nuit et le jour, poursuit Marie-Reine. On ne veut pas faire de choix. Mais tu ne peux pas dire "Je t'aime" et "Je veux être avec toi" et tromper toutes les cinq minutes... »

La nuit est un trompe-l'oeil et les oiseaux de nuit ne le savent que trop. Les papillons viennent mourir dans l'éclairage de la nuit, tout comme les oiseaux, aveuglés par la lumière. La nuit est un leurre, mais son apprivoisement est un triomphe sur la peur. Et nous sommes ses enfants, qui ne veulent pas aller au lit. D'éternels permissionnaires qui tentent de repousser indéfiniment les limites de la vie.

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Adoré: le livre Cabine C, 50 photos et textes sur des personnalités qui ont participé à l'émission Cabine C de Christiane Charette. Les portraits de Jean-François Gratton sont tout simplement magnifiques, du fait sur mesure. De la belle ouvrage, comme on dit, qui jette un éclairage nouveau sur chaque personnage, de René-Richard Cyr à Véronique Cloutier. Tout le livre traite de création avec des créateurs de chez nous. Comme le dit le conteux Fred Pellerin: «C'est l'angle que tu te donnes pour regarder les affaires qui fait que tu te swignes le réel. J'essaie de m'en swigner moi-même, du réel, pour que ce soit l'fun, parce qu'il y a de quoi de gris dans le cours des jours.»

Fredonné: les chansons Des pas dans la neige de Maryse Letarte, un disque de Noël tout à fait réjouissant qui plaît à mon B comme à moi. Léger comme les flocons qui descendent du ciel et tout à fait contemporain. Lumineux.

Reçu: Le temps de la méditation (Minerva) de Martine et Caroline Laffon. Un ouvrage unique, qui survole les grandes interrogations spirituelles et philosophiques en rapport avec le stress, la violence, le pessimisme, les émotions négatives, dont on ne se débarrasse jamais en les projetant sur les autres. Toute action négative se retournant généralement contre elle-même, il est intéressant de lire ce que les grands sages en pensent. La seconde partie du livre est consacrée à l'équilibre du corps et à l'énergie retrouvée, par la méditation ou autrement. Pour retourner vers la lumière ou l'offrir à Noël.

Aimé: Noir - Histoire d'une couleur de Michel Pastoureau. Sans noir, pas de photos. Absence de couleur ou couleur de la nuit, des superstitions, de la tristesse, du deuil, du diable et de l'enfer, le noir a un lourd passé. L'auteur et historien nous explique comment le noir a habillé certains siècles plus que d'autres. Avec Barack Obama à la Maison-Blanche, le noir sera à l'honneur en 2009. Selon Pastoureau, le noir serait devenu une couleur comme les autres après avoir été longtemps diabolisé.

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«Comme tu me plairais, ô nuit!

Sans ces étoiles

Dont la lumière parle un langage connu!

Car je cherche le vide, et le noir, et le nu!»

- Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

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«Si éclairants soient les grands textes, ils donnent moins de lumière que les premiers flocons de neige.»

- Christian Bobin, La Plus que vive

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Une journaliste américaine à Édith Piaf:

- Aimez-vous la nuit?

- Oui, mais avec beaucoup de lumière..
1 commentaire
  • Guy Borremans - Inscrit 12 décembre 2008 19 h 10

    Et la lumière fut...

    Jeter un éclairage nouveau , dite-vous...Dans votre article suivant celui sur cet essai photographique sur la nuit.

    C'est un peu ce que je reproche, sans trop de jeux de mots à cette approche...Sombre.

    Pour avoir été directeur de la photographie, au cinéma, durant quarante ans, je sais que pour montrer la nuit, le noir, bizarement il faut l'éclairer. Je ne suis pas de ceux qui considérent que le noir est une couleur. D'ailleus, les trous noirs ont-il une couleur. Bien non, il sont le vide absolu, ou le concentré absolu.

    Au début il y avait-il le verbe ou la grande noirceur? J'aime dans votre article que vous décriviez le monde des villes comme un super show.Il faut comme moi avoir connu le Paris , en l'approchant, la nuit en autobus, et découvrant comment dans les années soixante la France respectait encore sa nuit.

    Peut-être est-il vrai que c'est la peur universelle du néant, du plus noir des noir néant, qui nous fait désepérément tout vouloir éclairer. Tout vouloir voir. Oubliant le toucher. Demandez aux amant comment ils préfèrent s'étreindre au lit. Sûrement pas dans la lumière aveuglante (!) d'une lampe de 150 watts. Non, à la limite dans celle d'un lampion qui vacille...Nous ne savons peut-être plus toucher. juste voir et désirer être vus.

    Voyez aujourd'hui, la multiplication insenssée des lampes de poches, des lampes a attacher à nos livres, à coller sur sur nos ordi, à multiplier dans nos débarras, à accrocher aux casquettes des ados, voir même dans nos tiroirs. les Dollarama en abondent.

    Parfois, marchant dans justement ce qui reste de nuit à savourer, je découvre un intérieur, un appartement, ou règne au plafond une énorme ampoule, Qiuel désolante sensation.

    En fait, J'ai toujours travaillé en lumière " disponible" ou " Avaiable ligth" comme la qualifiait mes maîtres à voir de l'époque. Les peintres avaient compris depuis longtemps les vertus de l'ombre, qui n'existe qu'en vertu de la lumière et vice et versa.

    : On ne peut voir la lumière sans l'ombre, on ne peut percevoir le silence sans le bruit, on ne peut atteindre la sagesse sans la folie - Carl Gustav Jung

    Non, disons plus simplement que ce qui caractérise notre époque c'est la démusure. La perte de points de repères. Nous courrons vers nos soleils artificiels comme des Icares, et nos ailes, non de cire mais de glace polaire, nous abandonneront. Nous choisissont de paraître au lieu d'être. Paradoxe entretenu par le monde mercantile...Par la surconsomation

    Je brille donc je suis.

    Merci de vos lumières. chère Josée Blanchette,