Les inégalités, racine de la crise économique

Beaucoup de choses ont été dites sur la récente crise que vivent les marchés financiers mondiaux. Certains économistes et politiciens y voient, à raison, la pire crise économique à avoir frappé le monde occidental depuis 1929. Ce qui a commencé comme une crise des prêts hypothécaires américains à l'été 2007 s'est transformé en une débâcle financière généralisée qui menace maintenant de plonger l'ensemble de l'économie de la planète dans une profonde récession. Les causes de cette crise sont nombreuses et complexes: les économistes blâment, entre autres, le marchés des «subprimes», le manque de régulation des marchés financiers, l'incompétence des autorités monétaires ou encore la dépendance des consommateurs au crédit.

Or, un enjeu majeur de cette crise, pour ne pas dire déterminant, est sensiblement ignoré par la majorité des analyses: les inégalités économiques. En effet, depuis plusieurs décennies, l'avènement de la globalisation s'est accompagné d'une accentuation sans précédent des inégalités économiques à l'intérieur des économies occidentales, particulièrement en Amérique du Nord. En fait, elles ont atteint un degré jamais vu depuis... 1929. Ce n'est certes pas un hasard qu'inégalités économiques coïncident avec crise économique. En effet, s'il est généralement admis que les inégalités économiques posent un problème social criant, il est moins banal d'affirmer que les inégalités posent un problème pour la stabilité même du système économique. En d'autres termes, les inégalités ne sont pas qu'un problème moral, elles représentent aussi un problème fonctionnel.

Globalisation et hausse des inégalités

Rarement nos sociétés ont-elles été aussi inégalitaires qu'aujourd'hui. Même une agence plutôt conservatrice comme le FMI reconnaît maintenant que le partage de la richesse s'est radicalement polarisé depuis une vingtaine d'années entre les classes moyenne et pauvre et une minorité privilégiée dont les revenus croissent de façon exponentielle. La pression des pays asiatiques comme la Chine, employant du «cheap labor», la menace des délocalisations industrielles, l'antisyndicalisme, la dégradation du filet de protection social offert par l'État sont autant de facteurs qui ont contribué à la polarisation de la richesse sociale.

Dans une société de surproduction et de surconsommation, l'appauvrissement des travailleurs de la classe moyenne entraîne d'inévitables répercussions pour la demande de marchandises. Alors que 70 % du PNB est tributaire de la consommation des ménages, comment les travailleurs vont-ils pouvoir maintenir leur niveau de consommation alors que leurs salaires relatifs baissent? Ce problème naît de la fonction économique paradoxale que l'on exige des salariés de la classe moyenne: d'abord, ils doivent être des travailleurs «raisonnables» et «lucides» et se contenter de bas salaires; ensuite, ils doivent être des consommateurs rapaces et avides, de véritables bêtes de magasinage toujours prêtes à dépenser.

Ce double rôle contradictoire est impossible à tenir à long terme sans l'aide d'un recours massif au crédit de toutes sortes: crédit à la consommation, prêts hypothécaires, marges étudiantes, etc. D'où la tendance grandissante à l'endettement que l'on observe dans toutes les sociétés occidentales, particulièrement ici en Amérique du Nord. Or, c'est là que le bât blesse. La crise financière actuelle paralyse les marchés du crédit, ce qui détruit l'articulation entre la surproduction et la surconsommation. Les travailleurs surendettés, ne pouvant maintenant compter que sur leur bas salaire, évitent les centres commerciaux. Aux États-Unis, là où la crise du crédit sévit le plus violemment, le marché immobilier et la vente de voitures se sont écroulés l'un après l'autre, et bientôt ce sera le cas de la vente au détail. L'ère du tout-puissant consommateur américain, objet de convoitise de tous les fabricants du monde en raison de son accès privilégié au crédit facile, est sur le point d'être révolue.

Comment alors résoudre la crise? Bien des mesures apparaissent aujourd'hui comme essentielles si l'on veut éviter une très grave récession, voire une dépression. Il est entre autres beaucoup question de régulation des marchés financiers. Si c'est là une étape absolument nécessaire, elle est cependant insuffisante. L'un des problèmes de base réside dans les inégalités économiques qui sont la cause de la sous-consommation. La crise du crédit ne serait pas dramatique si le crédit n'était pas devenu une béquille à la consommation comme il l'est de nos jours. Il est donc vital de s'attaquer à ce problème de fond le plus rapidement possible.

Aucune mesure, aussi radicale soit-elle, ne sera efficace pour contrer la profonde récession qui arrive si elle n'est pas accompagnée d'un effort soutenu et réel de redistribution des richesses. C'est pourquoi les politiques habituelles de libre marché, de déréglementation, de privatisation et d'allègement fiscal pour les grandes compagnies sont toutes vouées à l'échec. Elles ne font qu'accentuer les inégalités qui sont à la base du problème. Idem pour la politique du Trésor américain, qui cherche à relancer le marché du crédit à coups de centaines de milliards alors que le crédit fait partie du problème et non de la solution. Cette fuite en avant ne peut être au mieux qu'inefficace, au pire contre-productive.

Seules des politiques réellement progressistes pourraient atténuer les effets de la crise et éviter une catastrophe. Une politique de gauche n'est plus un luxe inabordable, c'est au contraire une nécessité afin de réparer ce que des années de libéralisme à outrance ont provoqué.